Après quinze années passées dans le web, l’entrepreneur Jérémie Wainstain a fait son entrée il y a moins d’un an dans l’agriculture, avec une vision résolument optimiste. Le secteur agricole peut, selon lui, faire « un bon énorme » grâce aux outils numériques, et se transformer rapidement tout en évitant de se faire « uberiser ». Encore faut-il « trouver des gens qui ont envie… ».
Quel est votre parcours avant d’arriver à l’agriculture ?
Depuis le début de ma carrière professionnelle, j’ai toujours été attiré par l’innovation. En 1997, juste après ma thèse de physique, j’ai cherché à travailler dans le secteur du Web qui, à l’époque, était encore une curiosité de salon. J’ai commencé ma carrière dans la société NetGem, une start-up qui voulait mettre Internet dans tous les postes de télévision. C’était la vague Internet, une époque d’effervescence incroyable ! Et puis, en 2001, la bulle Internet s’est brutalement effondrée, et j’ai compris avec amertume que le marché n’était pas prêt à accepter toutes les innovations. J’ai quitté la société en 2002 et je me suis intéressé au secteur des télécoms qui à l’époque bougeait très vite. Free venait de lancer sa box "triple play" (ndlr : internet + téléphone + télévision) et il faut se rappeler qu’à l’époque, transporter de la télévision, de la voix et de l’Internet sur une même ligne ADSL, c’était une véritable révolution !
Ensuite j’ai monté ma première société (Digibonus) en surfant sur la dématérialisation de la musique, les fameux mp3. En 2008-2009, avec la crise financière et son impact sur le marché de la pub, nous avons dû faire un "pivot", c’est-à-dire un changement de business model, et nous nous sommes réorientés vers les réseaux sociaux, qui étaient alors en plein boom. La société s’est développée et je l’ai finalement vendue en 2014. Tout de suite après, j’ai commencé à écrire un roman pour enfant sur les mathématiques, et j’ai rencontré mon futur associé pour chercher… la vague d’innovation suivante.
Pourquoi choisissez-vous l’agriculture en 2014 ?
En explorant différents secteurs, on est rapidement tombés sur l’agri-agro et le sujet de la big data agricole. Fin 2014, une coopérative sucrière nous a commandé une étude sur l’optimisation de leur logistique de collecte, et c’est là qu’on s’est rendus compte qu’il y avait énormément de valeur à créer à partir de leurs données, ce que personne n’avait fait auparavant. Et de fil en aiguille, on s’est convaincus que le secteur agricole tout entier était à l’aube d’une extraordinaire révolution portée par la « datascience » (la science du traitement des données, NDLR), ce qui était justement le coeur de notre expertise, et on a créé la société TheGreenData.
Pourquoi cette révolution des données n’arrive-t-elle que maintenant en agriculture ?
Je pense qu’il y a une bonne raison à cela et elle est d’ordre technologique. Le secteur agricole est un tissu de grosses PME, or les technologies d’analyse de données ne sont accessibles que depuis peu de temps aux PME, du fait de l’effondrement des coûts de stockage et de l’explosion de la puissance de calcul disponible. L’analyse de données se démocratise à grande vitesse, et donc évidemment l’agriculture va être touchée. Même dans les grands groupes, la Business intelligence (collecte et analyse de données numériques, NDLR) n’est plus réservée aux seules directions administratives et financières, elle arrive maintenant chez les opérationnels, au niveau des gens de terrain.
Qu’est-ce que vous apportez de plus que les logisticiens ou les informaticiens ?
On n’est ni des logisticiens, ni des informaticiens : on apporte des solutions basées sur la datascience aux experts métier du secteur agricole, comme par exemple les logisticiens.
Le cas de la logistique agricole est assez révélateur de l’intérêt de la datascience : l’environnement dans lequel travaille un logisticien est très aléatoire, il y a beaucoup de facteurs d’incertitude. Les logisticiens agricoles sont donc d’excellents experts, mais ils travaillent souvent sur la base de leur expérience et avec des indicateurs empiriques. Or, en analysant les données, on peut aller beaucoup plus loin dans la compréhension et la modélisation du système, dans l’identification des facteurs d’incertitude, de sous-performance ou de risque. On peut par exemple évaluer en temps réel la performance objective de chaque camion de livraison, en isolant les aléas qui dépendent du territoire ou du climat.
Il faut comprendre que les progiciels logistiques traditionnels ont été conçus il y a plus de vingt ans pour gérer des processus simples pour d’énormes boites. Pour des PME du secteur agri-agro, il n’y a pas beaucoup d’outils métier performants qui savent correctement gérer les incertitudes ni traiter les données. Nous apportons des solutions qui sont totalement nouvelles.
C’est quoi la différence entre un « progiciel » et un outil métier « orienté data » ?
Disons qu’un progiciel est plutôt orienté « processus métier » et « dématérialisation des flux » (par exemple flux de bons de commande, de factures, de consignes, etc.), alors qu’un outil « orienté data » va privilégier l’agrégation des données, leur traitement et leur visualisation. Les progiciels permettent de gérer et de contrôler alors que nos solutions permettent de comprendre et de décider.
En termes d’architecture logicielle, c’est d’ailleurs très différent : un progiciel est un outil généralement assez fermé en termes de modèle de données, alors que notre plate-forme est totalement ouverte, modulaire et souple pour pouvoir s’adapter à toutes sortes de formats de données et de traitements algorithmiques.
Où se cachent les données dans le monde agricole et que pouvez-vous en tirer ?
Dans le monde agricole, il y a toute une zoologie de données à explorer, à travailler à croiser. On est vraiment au tout début. Il y a par exemple les données de la génétique (animale et végétale), des données sur les pratiques des exploitants (pratiques culturales, élevage), sur les feedbacks (rendements, résultats techniques…), sur les flux (productions, entrées, transformation…) ou sur la demande (marchés, consommations, prix). Si on agrège et qu’on traite ces données avec les bons algorithmes, on va créer de la « valeur », même si on ne sait pas très bien encore laquelle, ni comment elle sera partagée.
Le problème du partage de la valeur n’est pas nouveau, mais il va se poser de manière cruciale avec la numérisation de l’agriculture et la multiplication des données. Il ne faut pas faire n’importe quoi, et sur ce sujet, nous avons chez TheGreenData une position résolument éthique. Par exemple, je ne cautionne pas du tout la vision portée par les libertariens de la Silicon Valley, ou ceux qui veulent tout « disrupter » et qui finalement se retrouvent à capturer la quasi-totalité de la valeur créée. Derrière une apparence de révolution technologique au profit du consommateur, c’est le capitalisme le plus violent du XIXe siècle qui refait surface. Je suis pour la transformation de l’agriculture au profit des agriculteurs et des consommateurs. Je suis pour que la valeur créée soit partagée équitablement. Je ne veux pas que les agriculteurs deviennent demain les taxis sacrifiés par Uber sur l’autel de la satisfaction des consommateurs.
La data change les choses, elle rend le monde plus transparent, elle permet à tous les acteurs de la chaîne de mieux comprendre et piloter leur activité. Elle donne un sixième sens aux gens. Mais encore faut-il avoir envie de changer et de devenir meilleur. Et c’est mon problème principal aujourd’hui de trouver des gens qui ont vraiment envie de bouger et de sortir de leur zone de confort.
Prenons l’exemple de l’activité de conseil aux agriculteurs : peut-elle se faire « disrupter » par des américains comme Google ou Monsanto ?
Absolument. Pour moi il y a deux scénarios possibles : soit les conseillers deviennent encore plus experts grâce à de nouveaux outils, comme les nôtres ou d’autres, et qui vont leur permettre de monter en compétence et d’accroître leur expertise et leur valeur ajoutée en termes de service. Soit les conseillers s’en moquent, pensent que les relations « à la papa » suffiront à maintenir leur position, et à mon avis ils se feront balayer par les plates-formes américaines. Je privilégie évidemment le premier scénario, sinon je n’aurai pas créé TheGreenData.
illis par Mathieu ROBERT
Ce qu'est Greendata
La société The Greendata est une société qui identifie, collecte et analyse les données agricoles ou concernant l'industrie agroalimentaire. Elle met alors en place des applications qui permettent aux exploitants, coopératives, industriels de l'agro-industrie permettant d’améliorer les pratiques culturales, les rendements, la logistique, la gestion des risques, des flux, etc.