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Journée de la femme « Les exploitantes qui s’installent ont souvent déjà connu une reconversion »

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Docteur en sociologie et chargée de recherches au Centre d’études et de recherches « Travail, organisation, pouvoir » à l’Université de Toulouse II Le Mirail, Sabrina Dahache a fait des femmes dans l’agriculture son sujet de recherche privilégié. Elle s’est notamment intéressée à leur installation toujours oh combien semée d’obstacles, même si les jeunes générations commencent à s’en défendre.

Selon une étude de l’Observatoire national Installation-Transmission parue en février, 57% des hommes de moins de quarante ans ont bénéficié d’une aide pour s’installer contre seulement 38% des femmes du même âge. Comment l’expliquez-vous ?
On constate que les blocages à l’entrée des femmes dans le métier d’exploitant, toujours imprégné par les référentiels de la masculinité, persistent encore. Ainsi, elles ne bénéficient pas des mêmes privilèges que les hommes pour s’installer. On note par exemple la préférence des propriétaires fonciers pour les acquéreurs masculins, elles se retrouvent aussi systématiquement confrontées au prix des terres, au prix du bâti, au prix des équipements agricoles... Elles ont du mal à mobiliser l’épargne familiale et la durée des prêts qui leur sont accordés est beaucoup plus longue que celle accordée aux hommes tout comme la somme prêtée est plus modique que celle prêtée aux hommes. Elles démarrent souvent sur des petites unités de production, des plus petites unités que chez les hommes, donc on leur accorde moins d’aide. Tous ces éléments conjugués font que dès le départ, la femme qui s’installe doit faire face à de plus gros obstacles que ses pairs masculins. Cela suit au fond les représentations sociales associées à la profession. C’est l’image de l’héritage masculin agricole, de toute l’histoire d’une famille – le jeune garçon a été socialisé très tôt, il a été formaté pour poursuivre sa voie dans ce métier et reprendre l’exploitation – pas la jeune fille.

Est-ce à dire qu’elles vont en général entrer plus tardivement dans la profession ?
Il existe plusieurs trajectoires. On a celles qui accèdent directement à la profession, avec un parcours proche de celui que l’on retrouve chez les hommes – avec un choix précoce de la profession agricole, un soutien familial qui les a conduites à s’orienter au moment de leur choix scolaire vers une formation dans la production. Celles-ci ont des parcours qui s’adaptent aux projets parentaux, en matière de succession. Il existe un autre type d’exploitantes, celles qui accèdent à la profession après avoir déjà connu une reconversion professionnelle. Elles sont souvent issues de l’agriculture, mais en ont été détournées par leurs parents qui ont privilégié leur frère. Elles ont en général suivi des formations qui n’ont rien à voir avec l’agriculture, se sont engagées vers des emplois correspondant à leur formation, puis, déçues, elles ont finalement envisagé une reconversion après quelques années d’exercice professionnel, souvent après une expériences de maternité... C’est donc un parcours tout-à-fait différent et les difficultés de fait sont beaucoup plus nombreuses puisqu’il n’y a pas de soutien familial et qu’il n’y a pas non plus de moyens de production... C’est pourtant le profil que l’on retrouve en majorité chez les exploitantes. Il y en a peu en effet qui intègrent directement la profession. Il s’agit souvent des reconversions.

Les femmes ont-elles une activité agricole de prédilection ?
Les exploitantes que j’ai rencontrées ont tendance à privilégier la diversification de leur activité, c’est-à-dire qu’elles ne s’arrêtent pas à une seule production, souvent pour se prémunir des aléas. Du fait de leur petite unité de production, elles sont obligées en quelque sorte de passer par la diversification professionnelle.

En quoi les femmes contribuent-elles à impulser de nouvelles dynamiques sur les exploitations, comme vous l’avez notamment conclu en 2008 dans votre étude S’installer comme agricultrice : sur la socialisation et la formation sexuée en agriculture ?
En matière d’abord de diversification comme nous venons de le voir, mais aussi en matière de logique de production, de mode d’organisation, de temporalité... Elles ne sont pas dans la logique, comme c’est le cas pour les hommes, de pratiques typiques de l’entraide familiale, le recours à une main d’œuvre sans coût visible (on appelle un ami ou un voisin pour aider à ci à ça). Elles ont plutôt recours à une main d’oeuvre salariale, à des dispositifs managériaux qu’elles mettent en place et de fait on constate un changement dans la conduite des activités de production. Elles sont rendues plus disponibles sur l’exploitation, elles sont aussi souvent plus polyvalentes. Ça, c’est le cas des chefs d’exploitations en individuel. Il y a aussi celles qui optent pour l’exercice en société, souvent parce que ce statut leur accorde une plus grande liberté organisationnelle sur les plans professionnel et familial.

Est-ce à dire que les femmes optent le plus souvent pour le mode sociétaire ?
En réalité, on constate chez les jeunes générations une progression de l’exercice en individuel. Et ça, c’est un des changements majeurs, qui me paraît important depuis quelques années. On observe cette tendance chez les femmes à avoir un rapport plus individualisé au travail agricole et à se détacher de la logique de dépendance à l’égard d’un conjoint, d’un père. On est de moins en moins dans une logique familiale, on est plutôt dans une logique entrepreneuriale du côté des femmes.

Les femmes que vous rencontrez ont-elles le sentiment d’un monde agricole toujours aussi machiste ?
On entend ces discours chez celles qui ont fait l’objet de discrimination au moment de leur formation agricole, de leur accès à la profession ou encore de leur exercice... C’est quand même un milieu qui reste très masculin. Mais il existe d’autres femmes qui ont été socialisées à ce milieu très tôt, qui ont un environnement qui les suit depuis leur enfance et elles n’ont pas cette image de la masculinité liée à la profession. Et puis il y a ce phénomène nouveau chez les jeunes générations qui estiment que le métier d’exploitant est autant un métier d’hommes que de femmes. Ces jeunes générations ont été éduquées dans un autre contexte, celui notamment de l’égalité des chances dans l’enseignement agricole, de l’émancipation des femmes, de l’égalité professionnelle homme-femme. Tout ça a marqué leur esprit.

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