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Emeutes de la faim Les pays en développement en quête d’autosuffisance alimentaire

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Les émeutes de la faim ont soudain révélé l’impact terrible des hausses de prix mondiaux des produits agricoles. L’Egypte, le Sénégal, Haïti, la Mauritanie, le Mexique, le Maroc, la Bolivie, le Pakistan, l’Indonésie, la Malaisie… Autant de pays où les citadins les plus pauvres se sont soudain révoltés contre l’inflation sans précédent des prix alimentaires. Une situation qui révèle l’échec des politiques alimentaires fondées sur l’importation de denrées de base. Jacques Diouf, directeur général de la FAO, avait tiré la sonnette d’alarme depuis plusieurs mois. Bon nombre de dirigeants politiques et d’organisations internationales reconnaissent les limites des systèmes de développement fondés sur la libéralisation des marchés. L’Unesco publie un rapport réalisé par 400 scientifiques, estimant que tout le modèle de l’agriculture mondiale est à revoir. La Banque mondiale elle-même s’alarme, sans pour autant remettre en cause sa confiance dans la libéralisation des marchés. Il n’empêche : si les spécialistes divergent sur les modèles économiques à mettre en œuvre, tous conviennent qu’il faut les changer.

Le « statu quo n’est pas une option » : l’expression, contenue dans un rapport diligenté par l’Unesco, résume bien la situation. Il faut trouver un nouveau modèle pour les pays en développement afin qu’ils puissent nourrir leur population. La hausse soudaine des prix agricoles mondiaux se répercute déjà dans ceux des denrées alimentaires. Ce qui est positif pour des agriculteurs de pays occidentaux devient une catastrophe pour les pays du Sud. D’une part les citadins en paient le prix fort, avec des hausses parfois de 30 % sur un ou deux mois pour des denrées aussi indispensables que du riz ou de la farine. En cause, l’absence de stocks de régulation et la dépendance à l’importation de ces économies. Mais d’autre part, les paysans eux-mêmes, censés en tirer profit, sont parfois tout autant pénalisés. Laurence Roudart, enseignante à Agro-Paris Tech, explique que les agriculteurs sont souvent dans l’obligation d’acheter leur alimentation. Quant à produire plus, ils n’ont ni capitaux à investir, ni moyens pour acheter des intrants et faire face à la demande de leurs concitoyens. Une hausse progressive des cours mondiaux aurait été bénéfique, mais celle-ci est trop brutale.

Changer de modèle

Alors, dit l’Unesco, il faut changer de modèle, faute de quoi des explosions sociales risquent de se multiplier sur la planète. La crise actuelle est en effet considérée comme un avant-goût de ce qui pourrait se passer lorsque la planète devra nourrir 9 milliards de personnes. Déjà, selon Robert Zoellick, le patron de la Banque mondiale, 100 millions de personnes supplémentaires vont se trouver plongées dans la sous-alimentation. Elles s’ajoutent aux plus de 850 millions, surtout situées dans les zones rurales, qui sont dans ce cas depuis pas mal d’années.

Que préconise le rapport de l’Unesco ? Principalement, mettre en place des modèles agricoles favorables aux petites exploitations. « Il faut faciliter l’accès des petits exploitants aux ressources foncières et économiques, indique une des synthèses du rapport, ainsi qu’aux lucratifs marchés urbains locaux et d’exportation ». Deuxième orientation : « Accroître la valeur ajoutée locale et la valeur engrangée par les petits exploitants et les ouvriers agricoles ». C’est une révision de fond par rapport aux politiques prônées antérieurement et faisant confiance aux grandes exploitations. De cette option de base en découlent plusieurs autres : il faut encourager la multifonctionnalité, l’amélioration de productivité respectueuse de l’écologie locale, préserver la diversité biologique, la multiplicité des réseaux de savoir et de formation. En passant, les experts (bon nombre d’entre eux étant des scientifiques de l’Inra en France) épinglent les biocarburants de 1 re génération en préconisant l’encouragement de ceux de 2 e génération. En ce qui concerne les OGM, ils ne les remettent pas en cause mais demandent une politique de « régulation ». Cette évolution, même les tenants de l’agriculture productive et très compétitive la souhaitent parfois, quoiqu’avec des nuances. Ainsi, Christian Pées, patron du groupe Euralis, affirme que « la France, 3 e puissance agricole mondiale, doit montrer l’exemple pour proposer d’urgence une agriculture écologique intensive capable de répondre aux enjeux alimentaires mondiaux » . Le terme écologique n’aurait sans doute pas été employé il y a quelques années. Selon Christian Pées, « nous devons impérativement cesser d’opposer les modes de productions, la solution agricole unique n’existe pas. Bien au contraire, qu’elles soient vivrière, bio, conventionnelle, raisonnée ou OGM, en fonction des situations et du contexte local, l’humanité a besoin de toutes ses agricultures. »

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L’agriculture promue par la Banque mondiale

Très commenté au moment de sa publication, le rapport 2008 de la Banque mondiale a lui aussi mis l’agriculture sur le devant de la scène. Il s’agissait d’un véritable plaidoyer pour que les petits exploitants aient accès aux facteurs de production que sont la terre, l’eau, l’assurance et le crédit. Et de prôner une incitation par les prix tout en préservant une agriculture plus durable. Un discours quasiment d’ONG tiers-mondiste à une grande exception près : le rapport préconisait tout autant les vertus d’une libéralisation des marchés. Or, c’est largement cette libéralisation qui est en procès aujourd’hui. Peut-on développer une politique de prix agricoles incitatifs tout en ayant une agriculture soumise à la concurrence mondiale ? Non, répond en substance… Jacques Chirac, l’ancien président français dans une tribune libre du Monde du 17 avril. « L’agriculture vivrière doit être réhabilitée, affirme Jacques Chirac. Elle doit être encouragée. Elle doit être protégée […] contre une concurrence débridée des produits d’importation ». Une position qui rejoint celle d’experts comme Laurence Roudart. Dans une tribune du quotidien Le Monde également, le DG de la FAO Jacques Diouf estime même que, sous certaines conditions, « la hausse des prix peut être une chance » pour les pays du Sud, en particulier ceux d’Afrique. Jacques Diouf (qui signe son texte avec Jean-Michel Severino, DG de l’agence française du développement) explique qu’il faut donner la possibilité, dans chaque pays, aux campagnes de nourrir les villes. L’aide occidentale doit leur en donner les capacités, tant en leur apportant des moyens de production, des techniques respectueuses de l’environnement, que du crédit et de l’assurance. En attendant, « les interventions publiques d’urgence, nécessaires pour amortir le choc subi par les plus pauvres, ne doivent pas se faire aux dépens de l’adaptation de l’agriculture africaine à cette nouvelle donne mondiale. » Recensant, dans le monde, 37 pays confrontés à une telle crise, la FAO exhorte donc les bailleurs de fonds et les institutions de financement internationales à revoir leurs programmes d’assistance, les soutiens supplémentaires requis se situant, selon ses premières estimations, entre 1,2 et 1,7 milliard de dollars. Michel Barnier, ministre français de l’Agriculture répond en quelque sorte à la demande de Jacques Diouf : « Nous allons réorienter notre aide, annonce-t-il, pour apporter aux pays qui sont dans la difficulté les moyens de construire ou de reconstruire leur agriculture ». Il a, le 14 avril, demandé à l’Union européenne de prendre des initiatives dans ce sens (lire encadré page 12).

L’abandon des droits de douane

Il n’y a pas si longtemps, de telles politiques n’étaient pas rares. En Afrique de l’Ouest, des politiques agricoles ont existé avant les années quatre-vingt-dix. « Mais les pays soumis à un plan d’ajustement structurel ont vu leur politique démantelée », affirme Bénédicte Hermelin, directrice du Gret (Groupe de recherche et d’échanges technologiques), association de solidarité et de coopération internationale. L’un des instruments de ces politiques était les droits de douane, que les États ont dû partiellement abandonner, ce qui les a laissés quasiment sans outil de pilotage. Ils n’ont pas davantage pu opter pour le stockage de denrées alimentaires. Exemple : « Le Niger avait choisi de faire des stocks alimentaires pour vendre de la nourriture à bas prix ou bien la donner en cas de crise », signale Bénédicte Hermelin. Mais les bailleurs de fonds ont estimé ce type d’investissement coûteux : il faut assurer la gestion de ses stocks et maintenir leur niveau de qualité. Ils ont donc poussé l’État à faire des réserves financières. « Quand le prix des denrées flambe, l’intérêt de cette politique est limité », juge la spécialiste. Autre problème auquel se heurtent les États africains : la fragilité de leurs finances publiques. « Beaucoup d’entre eux n’ont pas encore fait leur transition fiscale, explique Bénédicte Hermelin. Les rentrées dépendent toujours très fortement des droits de douane. Les impôts fonciers sont souvent faibles ou absents, la TVA est mal mise en place et mal collectée. Il y a un gros problème de récupération fiscale ». Dans ces conditions, une baisse des droits de douane peut avoir des conséquences catastrophiques. « Or, la Banque mondiale encourage à les baisser », constate la spécialiste.

Nécessité d’une volonté gouvernementale

D’autres pays parviennent à mieux s’en sortir. « À Madagascar où le riz importé ne représente que 10 % des besoins, les prix restent pour l’instant stables, d’autant plus que la récolte est en cours ». Cette stabilité est le fruit d’une vraie politique agricole. Produit de base pour les habitants de la grande île, le riz a fait l’objet des attentions de l’État. « Le gouvernement a mis en place un observatoire du riz avec une plateforme réunissant les opérateurs de la filière et les pouvoirs publics,explique Bénédicte Hermelin. Ils regardent régulièrement l’évolution des prix du riz et les opérateurs réduisent leurs marges quand les prix flambent. L’objectif est de stabiliser les prix ». Au Kenya, la production laitière est aujourd’hui protégée. En 1991, dans le cadre des plans d’ajustements structurels et de l’OMC, le gouvernement a dû libéraliser le secteur laitier, qui était jusqu’alors un monopole d’État. L’ouverture du marché a permis une amélioration des prix mais a également conduit à une forte hausse des importations. Devant l’ampleur du phénomène et sous la pression des producteurs locaux, le pays est revenu en arrière, remettant en place des barrières douanières. Celles-ci sont toujours en place et sont compatibles avec les engagements du pays à l’OMC, qui avait négocié des droits d’appoints. La production est aujourd’hui organisée, avec des points de collecte réfrigérée. Les prix ne flambent pas. « C’est une question d’arbitrage », estime Bénédicte Hermelin. En tout cas, l’exemple sera sans doute suivi. Avec la flambée des prix alimentaires mondiaux et les émeutes de la faim, les tenants du « tout libéral » n’ont plus beaucoup d’arguments pour justifier la disparition des droits de douane.