Ambiance plutôt morose lors de la présentation annuelle des tendances de l’industrie alimentaire par le président de l’Ania, Jean-René Buisson. La reprise de 2010 n’a pas été à la hauteur de la crise vécue l’année précédente et les perspectives ne sont pas meilleures. Les nouveaux tarifs négociés avec les distributeurs n’apaisent pas, loin de là, les tensions liées entre autres à la flambée des prix agricoles et la nouvelle chute des marges qui s’annonce menace directement plusieurs milliers d’emplois, selon le porte-parole de la profession.
L’industrie alimentaire, au sortir de la crise qui lui a fait piquer du nez en 2009, n’a pas connu une reprise suffisante en 2010. En tout cas pas aussi marquée que celle du reste de l’industrie. Le chiffre d’affaires du secteur, tel que l’estime l’Ania, a progressé de 3% l’an passé pour atteindre 143,6 milliards d’euros, alors que les volumes de production se sont seulement maintenus. Pour Jean-René Buisson, ce résultat est en demi-teinte. Si le rétablissement est notable par rapport à un recul de 7,9% observé en 2009, cela ne permet pas de renouer avec les rythmes de croissance des années d’avant crise qui tournaient plutôt autour de 5 % en valeur et de 1 à 2% en volume. Ce faisant, l’industrie alimentaire ne perd pas son rang de premier secteur industriel malgré la reprise plus marquée de l’industrie manufacturière (+5,7%) ou de l’industrie automobile (+11,3%).
Sur le front de l’emploi, le secteur ne résiste plus aussi bien qu’avant : son étonnante stabilité au cours des années antérieures a fait place à un début d’érosion (-0,9% en 2009 et -0,6% en 2010), ce qui n’empêche pas les IAA de demeurer le deuxième employeur industriel du pays avec 477 000 salariés, dont seulement 41 000 saisonniers ou intérimaires.
Rebond des exportations
A défaut d’un moteur vigoureux côté consommation, c’est le commerce extérieur qui a alimenté en partie la reprise de 2010, marquée par le redémarrage des secteurs phares de nos exportations agroalimentaires, les vins et spiritueux principalement (31% du total) et les produits laitiers. Aussi en chiffres globaux, le résultat est largement positif avec un rebond de 9,9 % de la valeur des ventes à l’étranger, à 36,1 Mds d’euros, mais qui vient surtout compenser la chute de 9,2% de l’année précédente. Les importations, qui n’avaient ralenti que de 5,5%, ont repris leur progression mais modérément, de +4,4%, soit 30,4 Mds. Elles permettent au solde global de la balance commerciale de re-trouver un bon niveau, avec une forte remontée, de 52,7% à 5,7 Mds (à comparer aux 3,7 Mds de 2009 et aux 5,5 Mds de 2008). Le président de l’Ania déplore d’ailleurs que cette reprise des exportations n’ait pas touché l’ensemble des secteurs alimentaires, constitués de trop de PME fragilisées par la conjoncture et moins agressives que leurs concurrentes notamment allemandes. De ce fait, la France a perdu des places ces dernières années parmi les premiers pays exportateurs de produits transformés, puisqu’elle n’est plus que n°4 mondial derrière les Etats-Unis, les Pays-Bas et l’Allemagne et qu’elle est désormais talonnée par le Brésil, souligne Jean-René Buisson.
Investissement en panne
L’indicateur qui l’inquiète le plus, à vrai dire, est celui des investissements. Après avoir un peu fléchi déjà en 2008, ils ont plongé de 14% en 2009 et à nouveau de 8% en 2010, selon les estimations des chefs d’entreprises. Et ils ne prévoient de les relever que de 7% en 2011, contre 14% pour leurs confrères des autres industries. Il n’y aura donc pas de rattrapage, ce que l’Ania explique par la présence de fortes surcapacités industrielles dans le secteur mais qui n’en est pas moins inquiétant pour son dynamisme à terme. En fait, selon Jean-René Buisson, la rationalisation des outils est volontiers en retard sur les regroupements de marques car « les industriels hésitent de plus en plus à procéder à de grandes restructurations assorties de fermetures ».
S’agissant des défaillances d’entreprises, l’agroalimentaire au sens large a longtemps été plus épargné que d’autres ; tout indiquait il y a un an que les séquelles de la crise allaient multiplier les faillites, a rappelé le président de l’Ania, mais cela n’a été vrai que dans les secteurs connexes, commerces alimentaires et constructeurs de machines pour les IAA. Le nombre de défaillances des IAA proprement dites a en réalité diminué de 2%. Pour autant, les prochains mois ne seront sans doute pas dans la même tendance, le président Buisson parle de 400 à 500 entreprises (sur les 10 000 qu’il compte dans le secteur) qui seraient en difficulté si l’on en juge par les tensions apparues en fin d’année sur leurs résultats. D’où son pronostic sur « les 3 000 à 5 000 emplois » qui risquent d’être supprimés, alors que « jamais jusqu’ici il n’avait voulu manier cette menace ».
En effet, sur la base d’une analyse des marges faites par le cabinet Xerfi et qui distingue le secteur alimentaire et le secteur boissons, le premier accuse une baisse de son taux de marge brute dont la remontée en 2009 n’aura guère duré : de 55,5 % du chiffre d’affaires, celle-ci est retombée à 55,2% l’an dernier et pourrait passer à 54,6% en 2011 et 2012 ; et si le taux de marge économique (EBE sur CA) s’améliore encore, c’est en trompe l’œil, signe non seulement d’efforts de réduction des coûts et de productivité mais aussi de moindres investissements. Le résultat net, qui est en moyenne de 2,9% du chiffre d’affaires, risque de reculer lui aussi.
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Changement structurel
Pour les deux années à venir, les perspectives de la profession ne sont donc guère positives, avec cette nouvelle donne d’une volatilité des matières premières qui a atteint des proportions inédites. Cantonnée dans des écarts de l’ordre de 9% depuis les années 90, la fluctuation des prix agricoles atteint maintenant 21%. « Ce changement structurel nous oblige à nous adapter, non seulement nous industriels, mais aussi les agriculteurs, les distributeurs – qui doivent accepter des hausses – et les consommateurs », remarque le président Buisson en rappelant la réalité des prix de revient : par exemple une hausse du blé de 100% se traduit par un supplément de coût de 20% du poulet entier et de 40% de la farine ; et une pâte feuilletée pur beurre coûte 14% de plus quand la farine et le beurre prennent 40%.
A cela s’ajoutent d’autres facteurs inflationnistes touchant aux consommations intermédiaires des industriels : papier pour emballage +12%, aluminium +24%, pétrole +25%, électricité +6% ; contribution à Eco-Emballage +36% sur deux ans.
Retard des prix sortie d’usine
Pourtant, les prix auxquels les industriels vendent leurs produits sortie d’usine sont toujours très en retard sur les prix agricoles (cf. graphe). Et cette année, étant donné le résultat des dernières négociations commerciales, « les contrats n’ont permis de répercuter que 40% des hausses de matières premières, affirme Jean-René Buisson, et les industriels doivent prendre le reste à leur charge. Les distributeurs n’ont négocié au total que dans une fourchette de 0 à 2%, et ce qui a été concédé aux produits céréaliers ou aux produits frais ne l’a pas été sur le porc par exemple. Comme, depuis la clôture des négociations, les coûts de production continuent de croître, les entreprises ne pourront pas faire face, assure-t-il, et il faudra se revoir ». La consommation, par ailleurs, ne devrait pas tirer la croissance et les niveaux de production évolueraient de seulement 0,2%, selon les prévisions de Xerfi, ce qui est très insuffisant pour combler les surcapacités et relancer l’investissement. Aussi prévoit-on une chute de la marge brute dans le secteur. Pour le président Buisson, « la recherche de productivité, pour rester compétitif vis-à-vis de nos clients et dans le même temps, la nécessité de maintenir au maximum le pouvoir d’achat ont atteint leurs limites. » Et d’en appeler à « une refonte de la filière entre des agriculteurs aidés, peu compétitifs et souvent en difficulté, des distributeurs en recherche de nouveau modèle économique et nos entreprises tiraillées entre l’amont et l’aval ». Un chantier dans lequel tous doivent s’impliquer et les pouvoirs publics « prendre leurs responsabilités ». En priorité l’Ania veut toujours faire reconnaître par le président Sarkozy que la LME a manqué son but sur le plan des relations commerciales et qu’elle doit « être amendée pour en lever les équivoques qui l’empêchent d’être réellement appliquée ».