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Patrick Bougeard, président de Solidarité paysan « L’institutionnalisation nous la subissons, nous n’allons pas la chercher »

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Le réseau Solidarité Paysans, qui accompagne des agriculteurs en difficultés, tenait son université d’été à Quessoy (22) du 9 au 11 Juillet. Son président, Patrick Bougeard, revient sur les interrogations qui traversent le mouvement, aussi bien sur son positionnement que sur ses relations avec les pouvoirs publics.

Votre université d’été a accueilli une avant-première du film « Au nom de la terre » avec Guillaume Canet, qui est centré sur l’endettement et les difficultés d’un agriculteur, basé sur l’histoire du père d’Edouard Bergeon, le réalisateur. Avez-vous le sentiment que ce thème des difficultés dans le monde agricole est aujourd’hui plus largement diffusé auprès du grand public ?

Oui, ce n’est pas un hasard si « Petit Paysan », « Roxane » et « Au nom de la terre » sortent maintenant. Il y a une vraie interrogation de la société civile, à la fois sur ce qu’on met dans leurs assiettes, et sur le fait que ces gens qui travaillent pour nourrir la population n’arrivent pas à vivre de leur métier. Ces questions sont posées dans les trois films. Mais on est sur des formats totalement différent. « Petit Paysan » est une histoire totalement romancée à partir d’une situation inexistante chez les paysans qui sert de support à l’expression du mal-être paysan. On est sur une vraie fiction. « Roxane » c’est la même chose, une situation très romancée avec un paysan philosophe qu’on ne rencontre pas tous les jours. Le film d’Edouard Bergeon, c’est une réalité crue et dure. C’est une expérience de vie vécue et que nous côtoyons au quotidien dans notre travail d’accompagnement. Toute la première partie sur la transmission, la lente dégradation de la situation économique du père d’Edouard et de sa femme, c’est le quotidien des salariés et des bénévoles de Solidarité Paysans dans l’accompagnement.

Le thème de votre université d’été est « Solidarité paysans : un espace de résistance ? » Pourquoi ce thème ?

Le réseau Solidarité Paysans s’est forgé dans la lutte. Nous sommes issues des luttes paysannes des années 70 portées par le mouvement des « Paysans travailleurs » et la Confédération nationale des syndicats de travailleurs paysans (CNSTP). Nous avons cet ADN dans notre constitution. Nous avons développé autour de la vie du réseau l’utilisation d’outils de défense, types droits ou thématiques psychosociales. Mais nous nous rendons compte que le positionnement de la structure est aujourd’hui frappé de plein fouet par les restrictions budgétaires. Tant que nous restons dans l’accompagnement, nous n’avons pas de problèmes avec nos financeurs. Dès que nous commençons à parler de défenses collectives et d’émancipations des paysans, cela devient plus compliqué. Si vous affirmez trop fort que vous avez vocation à modifier les rapports de force dans la société, forcément les financeurs vous regardent d’un autre œil que si vous vous contentez de l’action sociale. Notre interrogation c’est : « est-ce qu’on peut dans le contexte dans lequel on vit être un espace de résistance, sous quelles formes et avec quels moyens ? » C’est un peu la confrontation de notre réalité d’associations d’accompagnement et de défense avec un modèle économique qui s’effrite, du fait de la raréfaction de la manne publique et de l’ouverture aux mannes privées.

Comment le réseau se finance-t-il aujourd’hui ?

Globalement pour les associations locales, ce sont les conseils régionaux et les conseils départementaux. Vous avez également les agences régionales de santé (ARS) qui interviennent sur la formation à la relation d’aide. Il y avait également un petit peu de fonds européen, mais cela a tendance à disparaître. Après, en fonction des endroits, les gens font appel à des fondations. Ce qui se développe aujourd’hui c’est l’appel au mécénat d’entreprise avec toutes les questions que cela pose en termes d’utilisation d’image de la structure. Nous sommes encore à l’émergence de ce type de financement, il y a 2 structures régionales qui font appel mécénat. C’est pour cela que cela nous interroge aujourd’hui.

Avez-vous parallèlement le sentiment que Solidarité Paysans est en train de « s’institutionnaliser » dans ses relations avec les pouvoirs publics ?

L’institutionnalisation nous la subissons, nous n’allons pas la chercher. Aujourd’hui ce n’est pas nous qui avons demandé au ministère de l’Agriculture de nous intégrer dans des commissions sur le bien-être animal ou sur la réforme du dispositif Agridiff [ndlr : aides aux agriculteurs en difficulté]. C’est le ministère qui est venu nous chercher. Nous sommes bien contents d’y aller, mais quand je dis que nous la subissons, c’est que nous sommes obligés de nous donner un cadre d’intervention pour rester dans ce que nous considérons être la défense des paysans. Ce qui fait notre force, c’est que la totalité des prises de parole que nous avançons sont toujours appuyées sur une réalité locale basée sur l’accompagnement des paysans. Je n’ai jamais été mis en difficulté par les autres OPA, parce que nous sommes les seuls à avoir cette expérience de terrain pour pouvoir la relayer au niveau politique. L’institutionnalisation, nous ne l’avons pas décrétée. Et pour le coup nous ne la fuyons pas, mais nous y allons à nos conditions.

Quel bilan en tirez-vous ?

Pour l’instant sur les deux premières commissions, cela n’a pas été la révolution, mais Solidarité Paysans a marqué par son passage un certain nombre de décisions favorable aux agriculteurs. Sur l’auto-déclaration dans le futur dispositif Agridiff par exemple. Avant, si vous étiez un agriculteur en difficulté, vous étiez dénoncé par vos créanciers auprès de la cellule départementale. Aujourd’hui c’est forcément une déclaration du paysan auprès de l’administration. Il y a un certain nombre de mesures de cette nature qui ne relève pas du « grand soir » mais sur lesquels les lignes ont bougé grâce à nos interventions.

« Le positionnement de la structure est aujourd’hui frappé de plein fouet par les restrictions budgétaires »

« L’institutionnalisation, nous ne la fuyons pas, mais nous y allons à nos conditions »