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Livre : les paysans entre volatilité des cours et modernisation obligée

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La lutte contre la volatilité des cours et pour la modernisation de leurs pratiques. « L’histoire des paysans français », d’Éric Alary, montre à quel point ces deux aspects furent une constante de la vie des agriculteurs français. La situation d’aujourd’hui est une répétition des fractures d’hier.

La volatilité des cours : si elle fut parfois une opportunité pour certains, elle fut en général une malédiction pour tous les agriculteurs français. En témoigne le livre de l’historien Éric Alary, tout juste paru aux éditions Perrin. Face à cette volatilité, le recours à la modernisation avec ses effets sur la baisse des charges constitua une partie des solutions, lorsque les pouvoirs publics ne réussirent pas à régulariser les prix des produits agricoles. La situation de l’entre-deux-guerres, que décrit bien Éric Alary, est frappante à cet égard.

Certes, à la sortie de la guerre de 14-18, guerre qui coûta tant de victimes dans les mondes agricoles, un courant de décisions vient donner des structures de modernisation : mise en place de l’Inra (Recherche agronomique), création d’offices agricoles départementaux, création des chambres d’agriculture en 1924, de grandes coopératives, de planteurs de betteraves ou de céréaliers, etc. Les rendements recommencent à augmenter, les engrais, notamment grâce aux Potasses d’Alsace, enrichissent les terres.

En première ligne, le « petit paysan »

La modernisation est perçue comme la solution face à la volatilité des cours

La crise des années trente frappe cependant très durement les agriculteurs. Les prix s’effondrent à partir de 1930 alors qu’ils avaient été relativement protégés par la dépréciation du franc. Mais ensuite, leur baisse révèle des problèmes structurels encore profonds, explique Éric Alary. En première ligne, le « petit paysan ». Et de citer de multiples textes de politiques et de maires de villages qui s’angoissent de l’exode rural qui va désertifier leur village. « Si l’on veut que le paysan reste attaché à sa terre, où il a une certaine liberté, ce qui compte pour lui, c’est que la terre le fasse vivre, ainsi que sa famille. » réalité d’hier, problématique d’aujourd’hui et de toujours. Des tentatives de régulation, déjà, sont entreprises par l’État, avant même l’Office du blé de 1936. En 1931, une loi interdit aux viticulteurs de planter de nouveaux ceps et d’irriguer les vignes. La distillation est encouragée et des primes à l’arrachage instaurées. En 1933, l’État fixe un prix minimal du blé, 115 francs le quintal, mais sans moyen d’intervention pour le protéger. Éric Alary cite le « blé gangster » qui est vendu en dessous. La mesure n'aura pas vraiment de poids. L’effet de l’exode sur la ruralité est considérable. « Les commerces ferment car les paysans n’achètent plus rien », décrit l’historien. Les éleveurs, moins soumis aux cours mondiaux s’en sortent parfois moins mal que les céréaliers. Ceux-ci, dans les grandes plaines spécialisées, n’émergent que s’ils ont des structures suffisamment grandes. Les rendements dans les années vingt se situent autour de 18 quintaux de blé à l’ha « soit moins que les 30 quintaux hollandais ou aux 27 quintaux belges ». En 1936, année du front populaire, il faudra gérer la question des revendications salariales, importantes dans un monde peu encore mécanisé.

Revanche en « trompe-l’œil »

La guerre, « revanche en trompe-l’œil », selon l’expression d’Éric Alary, viendra bouleverser cette situation, en introduisant le phénomène de rareté de l’offre et en privant les fermes d’une grande partie de ses hommes, morts ou prisonniers de guerre. Mais cet entre-deux-guerres explique bien à quel point, après 1945, la modernisation est perçue comme la solution face à la volatilité des cours, notamment dans un contexte de plan Marshall qui apporte en masse des machines agricoles, semences et produits phytosanitaires. Non sans parfois des réticences des agriculteurs eux-mêmes. Dans le Sud-Ouest, malgré des rendements supérieurs, le maïs hybride suscite des résistances car il est trop blanc et ne produit pas un poulet jaune comme le fait le maïs local. Il n’empêche : la concentration des exploitations permet de se moderniser et de réduire les coûts face à la volatilité des cours et des charges.

« Révolution silencieuse »

L’agriculture développera ensuite son organisation, ses capacités de financement et de progrès social, passant par une phase volontariste personnifiée par Michel Debatisse et sa « Révolution silencieuse », du titre de son livre qui eut un rand retentissement. Mais l’histoire, racontée avec talent et synthèse par Éric Alary, montre à quel point les angoisses d’aujourd’hui furent aussi ceux d’hier. D’autant que la remise en cause de la Politique agricole commune, parenthèse exceptionnelle pour l’histoire des agriculteurs, pourrait bien les faire revenir à des problématiques d’hier.

L’Histoire des paysans français, par Éric Alary, Éditions Perrin376 pages, 23,90 euros.