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Filière porcine L'objectif de 1,4 €/kg abandonné, l'avenir du cadran en suspens

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En annonçant qu'il ne suivrait plus la cotation de Plérin, le groupe Bigard a entrainé, en moins d'une semaine, l'abandon de l'objectif de 1,4€/kg poursuivi par Leclerc et Intermarché, l'engagement de discussions sur la réforme du marché du porc breton, et la mise à l'écart de son président. L'avenir du marché du porc breton est pour l'instant en suspens : seuls Kermené et JPA étaient présents jeudi 24 septembre, la séance a dû être annulée.

En se retirant du cadran le 10 août dernier, la Cooperl et le groupe Bigard avaient adressé un message à la filière porcine bretonne : déconnecté du marché européen, le prix du marché du porc breton (MPB) est intenable économiquement pour les abatteurs, les plus exposés aux flux internationaux. Les deux groupes s'étaient finalement résolus à continuer d'acheter leurs porcs au niveau fixé par le cadran, où chaque semaine les outils d'abattages de Leclerc (Kermené) et Intermarché (JPA) poursuivaient l'objectif d'atteindre 1,4 €/kg. Tous les opérateurs s'attendaient à ce que, tôt au tard, particulièrement après le mois de septembre, quand les prix chutent après la période de promotion, Cooperl ou Bigard ne respectent plus la cotation de Plérin, si celle-ci continuait de coller à 1,4 €/kg. C'est ce qu'il vient de se passer. Le 17 septembre, l'industriel de Quimperlé (Finistère) a annoncé qu'il ne la suivrait plus, à partir de la semaine suivante.

Kermené et JPA seuls au cadran

La première conséquence de cette annonce, c'est la suspension du cadran, moins d'une semaine plus tard. Lors de la séance du 24 septembre, seuls Kermené et JPA étaient présents au MPB, qui n'a pas pu tenir de séance. Aucun autre acheteur n'a souhaité participer au cadran, où il aurait pris le risque d'acheter des porcs au dessus du prix payé par leur concurrent Bigard. Les abattoirs Aberra (groupe Avril), Charles et Bernard (groupe Jean Floc'h), présents jusqu'ici, ne se sont pas déplacés. Une réunion s'est tenue séance tenante entre abatteurs et vendeurs pour organiser une nouvelle cotation – les résultats de cette réunion ne sont pas connus au moment où nous écrivons. Comme le prévoyait le président de la FNP au lendemain de l'annonce du groupe Bigard, celle-ci est en mesure d'« achever le cadran » ; elle a donc contraint les partisans de sa survie à prendre des décisions.

Les groupements appellent à ne plus acheter à 1,4 €/kg

Ce sont les groupements de producteurs de porcs (UPGVB) qui sont sortis les premiers du bois, en demandant publiquement la fin de cette politique de soutien des prix menée par Leclerc et Intermarché, depuis juin, à la demande des producteurs et du ministre de l'Agriculture. Dans une note de blog parue quelques heures plus tard, Michel-Edouard Leclerc a accepté cette demande : « Nos confrères d'Intermarché semblent aussi de cet avis », estime-t-il. C'est la deuxième conséquence de l'annonce de Bigard, l'arrêt des achats de Kermené et JPA à 1,4€/kg. « Si on n'avait pas pris cette décision, c'était le dernier marché aujourd'hui », s'est justifié le président de l'UGPVB, Michel Bloc'h. « On souhaite que le marché refonctionne normalement. Si on continue dans cette voie, il n'y aura plus de marché, les opérateurs n'y viendront plus », a-t-il ajouté.

Le président du cadran débarqué

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Le troisième résultat, c'est la mise à l'écart du président du marché du porc breton. Le même jour, le 24 septembre, un nouveau président, François Pot (président du groupement Porélia) a été élu à la tête du MPB, à l'occasion d'un conseil d'administration électif annuel. Il remplace Daniel Picart, président depuis cinq ans, écarté par les représentants régionaux de la filière porcine. Daniel Picart avait été particulièrement virulent après les annonces de Cooperl et Bigard de leur retrait du cadran, brandissant notamment la menace de procédures judiciaires contre les deux entreprises. « C'est une éviction », explique Daniel Picart, qui rapporte que les responsables du CRP (Comité régional porcin) et de l'UGPVB lui ont demandé de ne pas se représenter. « Si c'est pour l'intérêt supérieur des éleveurs, je veux bien me retirer. J'estime ne pas avoir loupé grand' chose ces derniers mois, j'ai tenu le marché debout ».

Dialogue sur la réforme du cadran

Son éviction pourrait permettre de renouer le dialogue entre le MPB, Bigard et Cooperl. C'est la quatrième conséquence de l'annonce du groupe Bigard : le début, semble-t-il, d'un dialogue sur la réforme du marché, et l'ouverture de négociations qui pourraient conduire au retour des deux abatteurs au cadran. Ce retour au dialogue est notamment souhaité par le ministre de l'Agriculture Stéphane Le Foll, qui expliquait en conférence de presse le 23 septembre qu'une discussion était « nécessaire » entre les acteurs de la filière, et qu'il fallait « qu'il y ait de la part du marché de Plérin prise en compte des évolutions » demandées par la Cooperl et Bigard, dont « certaines étaient justifiées ». « Cela nécessite d'être transparent et de considérer que l'on a tous intérêt à discuter cartes sur tables à faire évoluer les choses », a-t-il demandé. Il a toutefois expliqué qu'il pouvait entendre que Bigard connaisse des difficultés financières liées à l'écart de prix entre la France et le marché européen, à condition que le groupe soit plus transparent sur ses comptes. « A ce jour, nous n'avons pas les comptes de Bigard, qui refuse publier ses chiffres et préfère payer la sanction (liée à la non-publication des comptes, NDLR) ».

Bigard : indignation syndicale mais pas de blocage

Côté syndical, la Fédération nationale porcine (FNP) a d'abord déploré la décision de Bigard et annoncé des actions syndicales. Son président Paul Auffray parlait, le 18 septembre, de « véritable déclaration de guerre ». « Nous allons répondre à la hauteur de cette provocation », promettait Paul Auffray, qui annonçait « des actions syndicales pures et dures », et en appelait à la grande distribution (« On ne peut pas être pour les éleveurs, et laisser faire Bigard »). Finalement, pas de démonstration de force le lundi suivant. Une trentaine d'éleveurs seulement étaient présents à l'usine Bigard de Quimperlé (Finistère). Une délégation de sept responsables bretons du syndicalisme majoritaire, dont Paul Auffray, a été reçue, le 21 septembre, par des responsables du groupe Bigard, avec pour objectif « de faire revenir le groupe à la table des négociations ». « Nous avons fait la proposition d'organiser une réunion sur la révision des règles du marché », explique Paul Auffray. « Ils ont répondu que s'ils recevaient un courrier du Comité régional porcin (CRP), ils y répondraient. » Pour François Valy (section porc FRSEA), « ils n'ont pas dit qu'ils ne reviendraient pas, ni qu'ils reviendraient. Nous allons essayer de jouer les médiateurs ». Et de constater : « Quand on travaille avec du vivant, il faut sortir des cochons toutes les semaines. On ne peut pas bloquer leur outil, et ils le savent ».