Agriculteurs et environnementalistes sont d'accord sur un point : le projet de loi sur la biodiversité, qui doit passer dans les prochaines semaines en Conseil des ministres, est un texte ambitieux. Mais sa philosophie et les outils qu'il propose divisent toujours.
C'est un grand texte. De par sa densité et son ambition, le projet de loi-cadre sur la biodiversité n'est pas un texte mineur. Sur le sujet, c'est quasiment le second grand rendez-vous législatif depuis la loi sur la nature de 1976. Ce constat est partagé par ceux qui ont jusqu'à présent élaboré et discuté le texte : Etat, collectivités, des associations et agriculteurs. Mais là s'arrête l'unanimité. Ce que contient le texte, sa philosophie, et ses outils, divise profondément. Actuellement devant le Conseil d'Etat, le projet de loi doit être présenté au Conseil des ministres fin mars début avril. Le débat parlementaire devrait débuter avant les municipales.
« C'est un texte très technocratique qu'il semble très compliqué de faire évoluer », regrette la Saf, société des agriculteurs de France. A l'opposé du sentiment des associations environnementales : « le texte actuel reflète bien, globalement, ce que les uns et les autres voulaient, il est le fruit des négociations », assure Christophe Aubel, directeur de l'associations Humanité et biodiversité et responsable biodiversité pour FNE. Il cite par l'exemple la « DUP biodiversité », déclaration d'utilité publique biodiversité. Cet outil juridique, d'abord proposé et porté par le ministère de l'Ecologie et les associations, a finalement été retiré du projet de loi. Il faut dire qu'il crispait la majorité agricole. Le dispositif existe déjà : la DUP permet notamment d'exproprier pour réaliser certains projets d'aménagement territoriaux, par exemple des routes. L'idée était que la biodiversité puisse devenir un motif de déclaration d'utilité publique. L'expropriation effrayant naturellement les propriétaires agricoles, exit la DUP biodiversité. En revanche d'autres propositions sont restées, qui froissent toujours la majorité agricole (voir Agra n°3408 – juillet 2013).
Opposition philosophique
Mais c'est déjà sur la philosophie du texte que les acteurs sont en désaccord. Dès le titre premier de la loi, qui en donne l'orientation générale. « C'est la loi de 1976 qui a instauré la notion de patrimoine naturel », rappelle Christophe Aubel. Avec celle qui se profile, on passe « à une nouvelle étape. La biodiversité va mal, et on manque d'outils pour la protéger. Ce texte propose de nouveaux outils qui permettent de prendre en compte le temps long », poursuit Humanité et biodiversité. « La biodiversité y est considérée comme en lien avec le territoire, avec la santé et l'environnement. On y affirme aussi que l'homme fait partie de la biodiversité. On parle de solidarité écologique et d'interdépendance », se réjouissent les associations. Les notions chères aux environnementalistes transparaissent bel et bien dans le projet de texte que nous avons consulté. Ce sont autant de notions qui déplaisent à la Saf : globalement, le think tank estime « que cette perte de biodiversité est discutable, tout dépend de l'analyse que l'on fait des chiffres. Cela ne veut pas dire qu'il ne faut rien faire pour autant. Mais il faut davantage d'équilibre entre la place donnée par le texte à l'homme et à la nature. » Et de développer : « On y parle de services écosystémiques, comme si tous les services écosystémiques étaient bons, ravageurs et maladies des plantes compris, réagit la Saf. Nous souhaitons que les services rendus par la nature ET les services rendus par le monde rural soient reconnus d'intérêt général ».
Dans le projet de loi que nous avons consulté, plusieurs propositions concernent l'agriculture
Titre V - Des outils pour mieux protéger la biodiversité • 1 Création d'obligations de droit réel : il s'agit de permettre à des propriétaires foncier de s'engager par contrat à respecter certaines pratiques environnementales. Le propriétaire pourrait désormais contractualiser avec une collectivité, un établissement public ou une personne morale de droit privé. Particularité : le contrat passé est maintenu même si le propriétaire change. C'est ce qui effraie le monde agricole. Il ne s'agit initialement pas d'une obligation, mais d'un contrat passé au départ par un agriculteur volontaire, défendent les associations. Elles se réjouissent d'une forme juridique qui persiste dans le temps.
• 2 L'assolement en commun et l'aménagement foncier environnementaux. La future loi de biodiversité pourrait autoriser des opérations d'assolement en commun au motif de « préservation de la qualité de l'eau ou de protection de la biodiversité » et des aménagement fonciers environnementaux, sur le modèle des aménagements fonciers agricoles et forestiers, lorsqu'il s'agit d'assurer la préservation de l'environnement. Il s'agissait d'une proposition du monde agricole, notamment de la Saf dans l'un de ses documents de réflexion sur la protection de l'eau.
• 3 Extension du dispositif ZSCE en faveur des espèces protégées. Le dispositif des zones soumises à contraintes environnementales, ZSCE, permet de délimiter des zones à enjeux, sur lesquels des programmes d'action doivent être pris. Certaines actions deviennent obligatoires lorsque les programmes d'action, après trois ans, ne sont pas suffisamment appliquées ou efficaces. Ce dispositif existe déjà pour la protection de l'eau. Le gouvernement imagine l'étendre, en particulier pour protéger le grand hamster. Là encore, ce qui heurte la majorité agricole, c'est la notion d'obligation.
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• 4 Notons que le projet de loi prévoit la création d'un « délit de trafic de produits phytosanitaires en bande organisée » pour lutter contre le commerce illégal de pesticides.
Création d'une agence française de la biodiversité C'est LE symbole du projet de loi.L'Agence française pour la biodiversité, établissement public d'Etat, devra participer à la préservation et à la restauration de la biodiversité ainsi qu'à la gestion de l'eau. Elle devra contribuer à l'élaboration, à la mise en oeuvre et l'évaluation des politiques, mais aussi venir en appui à tous les acteurs sociaux. Ce « guichet unique » pour la biodiversité rassemblera plusieurs agences existantes. Son périmètre et les modalités de son financement ne sont pas tout à fait arrêtés. Elle pourrait en outre assurer des missions d'appui aux politiques publiques en même temps que de police, ce qui déplaît à certains.
Gouvernance : création d'un comité national de la biodiversité Ce comité mettra en oeuvre et suivra la Stratégie nationale pour la biodiversité et rendra des avis sur des documents de planification, des décrets ou ordonnances en projet, etc. Les comités régionaux Trame verte et bleue sont remplacés par des comités régionaux de la biodiversité.
Titre VI - Le paysage L'objectif notamment est de poursuivre dans la voie de la loi paysages de 1993 et de la ratification de la Convention européenne du paysage, de créer les outils et de poser les principes à la base des politiques du paysage.
Globalement, c'est la vision d'une nature opposée à l'activité humaine qui irrite le think tank agricole et le syndicat majoritaire. « On a l'impression que seul l'Etat peut faire de l'environnement », s'inquiète pose Carole Hernandez Zakine, responsable du pôle réflexion, et en charge des dossiers « environnement » de la Saf. Les représentants des agriculteurs aimeraient au contraire que les outils proposés pour faire « plus » de biodiversité en agriculture s'accompagnent par exemple d'exonérations fiscales. Le système d'obligations de droit réel et la généralisation du bail environnemental, tous deux proposés dans le projet de loi sont, à leurs yeux, de l'ordre de la prescription, sans reconnaissance économique. Autre sujet d'irritation pour ces représentants agricoles : le titre 6 du projet de loi, sur le paysage, qui propose « de donner une portée subjective au paysage, qui ne serait considéré comme ce que perçoivent les populations ».
Doutes sur l'Agence
Enfin, cette majorité agricole s'inquiète d'un certain nombre de sujets que le texte renvoie à des décisions par ordonnance (la notion d'espèce nuisible, les zones Natura 2000, ou les réserves biologiques dans le code forestier), ainsi que de la réunion, au sein de l'Agence française de la biodiversité, de plusieurs instances : Onema (office national de l'eau et des milieux aquatiques), agence des aires marines protégées, Aten (l'atelier technique des espaces naturels) et parcs naturels régionaux. Sur ce point, l'avis du CNTE (conseil national de la transition écologique) demande d'ailleurs « plus de lisibilité » sur les missions ainsi que sur les moyens de cette nouvelle structure. C'est au sein de cette instance que s'est manifestée en décembre l'opposition entre partisans et détracteurs du texte : le CNTE a voté un avis sur le texte, à 28 vois pour et 9 contre, parmi lesquels la FNSEA, et plusieurs syndicats patronaux (Medef, CGPME et UPA). L'avenir dira si le dialogue de sourds se poursuivra jusqu'à l'Assemblée.