Pour la sixième année consécutive, DigitalFoodLab a dressé un état des lieux des investissements dans la FoodTech européenne. Matthieu Vincent, co-fondateur de ce cabinet d’experts, revient pour Agra Alimentation sur les éléments marquants de 2019. Il fait également le point sur l’évolution des opérations de financement sur les premiers mois de 2020 et l’incidence que pourrait avoir la crise actuelle, si elle venait à durer. Il partage enfin sa perception sur l’incidence qu’ont eu les mesures exceptionnelles de confinement sur certains développements dans la FoodTech.
DigitalFoodLab vient de publier son rapport 2020 sur l’état de la FoodTech en Europe. Que faut-il retenir de l’année 2019 ?
Nous constatons une croissance des écosystèmes en Europe, qui sont moins riches en création de nouvelles start-up, sans que nous ayons forcément d’explication. En revanche, nous constatons un plus grand appétit des investisseurs pour les gros deals. Néanmoins, en enlevant ces opérations, le montant des investissements reste constant. Autre constance également, le Royaume-Uni conserve sa position de leader, suivi par les mêmes co-leaders que sont la France, l’Allemagne, les Pays-Bas et l’Espagne, et puis les pays nordiques, avec la Suisse, la Belgique, et l’Italie, suivi par le reste de l’Europe. Contre toute attente, le gros des innovations ne se fait pas dans les pays avec une forte culture culinaire ou une forte tradition alimentaire.
Pourquoi le Royaume-Uni caracole-t-il ainsi à la première place ?
Objectivement, le Royaume-Uni est en tête dans tous les domaines de la tech, dont la foodtech fait partie. Il y a un aspect bassement matériel, c’est-à-dire que c’est le pays qui a, en lui-même, la capacité à financer le plus vite et le plus fortement de jeunes start-up. Pour donner un ordre d’idée, le réseau de business angels est, là-bas, cinq à six fois supérieur en nombre à celui de la France. Et il existe aussi une appétence beaucoup plus grande du consommateur, mais aussi des investisseurs individuels britanniques, pour le crowdfunding, comparé à la France, où c’est encore assez rare.
Pensez-vous que l’engouement observé sur le segment du delivery, premier bénéficiaire des investissements de ces dernières années, va diminuer ?
Non, au contraire et c’est surprenant, mais nous anticipons plutôt pour un rééquilibrage qu’une diminution. Derrière le mot livraison, on entend toujours livreur à vélo de plats de restaurants, mais les choses sont en train de changer. Ce n’est plus ce type d’entreprises qui font les plus grosses levées de fonds. Il y a eu une mode pour les livraisons de repas de restaurants, des sociétés qui doivent aujourd’hui faire la preuve qu’elles peuvent être rentables, et il y a maintenant celles qui se disent que le vrai potentiel du marché des livraisons en agroalimentaire, ce sont les courses. Et, du coup, le financement se dirige vers ces nouvelles plateformes de livraison de courses, soit directement du supermarché, soit depuis de nouveaux distributeurs.
Pourquoi y a-t-il aussi peu d’engouement dans les protéines végétales, que vous classez dans votre bilan 2019 sous le nom de « FoodScience » ?
Ces investissements ont en effet été un peu plus long à arriver en Europe, mais nous commençons à en voir depuis le début 2020. Des investissements qui ne sont pas de la même dimension que des deals du type de Beyond Meat aux États-Unis, et qui n’émergent pas forcément là où on les attendait. Aujourd’hui en effet, deux ou trois des start-up les plus intéressantes sur ce segment se trouvent en Espagne.
Une des difficultés qui expliquent le peu de start-up dans le FoodScience, tient à la taille des marchés pour tester un concept. Aux États-Unis ou en Inde par exemple, vous êtes face à un gigantesque marché. En Europe, le problème, c’est les 28 réseaux de distribution, les 28 normes, etc. Si vous vous développez en Europe, chaque fois que vous voulez tester votre produit, vous devez tout reprendre à zéro 28 fois !
L’Europe n’est donc pas le meilleur marché pour les start-up ?
Autant d’un point de vue culinaire, que pour ce qui concerne la distribution, l’Europe n’est pas du tout un marché unique. Vous ne pouvez pas tester votre produit auprès des consommateurs en signant avec un distributeur pour toute l’Europe. Il faut signer avec un distributeur pour chaque pays et tout recommencer à chaque fois.
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Tout ça demande plus de temps et puis, à un moment, la tentation naturelle d’un investisseur sera de dire à la start-up : « Ok, si vraiment c’est un succès dans ton pays, la prochaine étape est de vendre ton produit en ligne dans les autres pays européens et nous on t’amène aux États-Unis. » C’est quelque chose que nous constatons assez souvent. Les produits qui marchent bien tentent rapidement de passer le cap du marché américain. C’est un « marché aimant », avec non seulement une appétence pour des produits plus chers et plus qualitatifs, mais surtout un réseau de distribution national plus facile d’accès.
Avez-vous constaté une évolution ou une cassure dans l’évolution des financements depuis le confinement ?
Les choses continuent comme elles étaient, sans évolution majeure à observer sur le premier trimestre 2020, ni même à la fin mars, une fois le confinement déclaré. En général, quand vous annoncez une levée de fonds, l’opération est quasiment déjà bouclée depuis deux à trois mois. Ce qui était signé et engagé a été fait. Je ne pense pas que nous verrons d’effets majeurs avant septembre ou octobre prochain, où là peut-être des start-up disparaîtront.
Là où le problème va se poser, c’est plutôt pour de jeunes start-up qui prévoient aujourd’hui de lever des fonds dans six à neuf mois. On risque à ce moment-là d’assister à un taux de mortalité assez élevé dans certaines catégories d’entreprises qui ont déjà trouvé 100 000 à 200 000 euros, qui ont déjà des frais fixes et ne peuvent avancer dans leur business qu’en levant à nouveau des fonds. C’est là que les choses vont se compliquer pour elles. En revanche, pour les start-up les plus solides, les investisseurs/actionnaires jouent quasiment le même rôle que celui de l’État avec les PME, c’est-à-dire en réinvestissant ou en recapitalisant.
Globalement, tout va dépendre de la profondeur de la crise. Si fin août par exemple, tout le monde a la conviction que se profile un grand redémarrage, tout va repartir. Les investisseurs n’ont jamais eu autant de cash à investir et autant la volonté d’investir. Mais d’ici les premiers signes de la reprise, tout le monde attend, du consommateur et aux investisseurs.
La crise que nous traversons aujourd’hui pourrait-elle créer de nouveaux besoins ?
Je ne pense pas vraiment que la crise permette de créer de nouveaux débouchés, mais en revanche, je suis convaincu qu’elle va permettre d’accélérer des concepts déjà existants. D’un point de vue optimiste, nous identifions trois domaines que cette crise sans précédent justifie. Des domaines auparavant décriés, qui désormais ont montré tout leur intérêt. Je pense, à très court terme, à tout ce qui concerne les marketplaces de service de livraison de courses. Tout le monde a fait l’expérience, durant le confinement, des services de drive des grands distributeurs complètement débordés, ce qui a permis l’émergence de nouveaux concepts, comme la Belle Vie à Paris, par exemple. Certaines jeunes entreprises ont su réinventer la distribution, en mode start-up, c’est-à-dire qu’elles ont su répondre très rapidement à cette demande exceptionnelle et livrer un grand nombre de commandes très rapidement.
À moyen terme, nous anticipons un intérêt autour de la livraison robotisée, par drones notamment, un secteur pour lequel il était jusqu’à présent très difficile d’obtenir les autorisations. Mais avec le confinement et les mesures de distanciation, tous les verrous sont tombés. En Irlande notamment, une start-up a pu utiliser des drones pour livrer de la nourriture et des médicaments dans les campagnes et même dans les villes. Le problème du robot qui est inhumain et impersonnel est devenu, au cœur de la crise, un énorme avantage. Les mairies qui voyaient ça comme des menaces ont compris tout le potentiel que représentent ces nouveaux systèmes de livraison.
À plus long terme, je parie sur les protéines alternatives, cellulaires ou par fermentation, qui bien que n’ayant pas été testées durant la crise, ont prouvé leur raison d’être. Certains pays, ce qui n’a pas été le cas de la France, ont rencontré des difficultés d’approvisionnement en viande ou en lait notamment. Le sujet en est encore à la R & D, avec une promesse à fin 2021, mais la réflexion est là. Et ces protéines alternatives pourraient trouver une légitimité auprès du public.
2019, une nouvelle année record pour la foodtech européenne
En 2019, les start-up ont levé un montant record de 2,4 milliards d’euros, soit 70 % de plus qu’en 2018. Le précédent record datait de 2017, avec un montant de 1,5 milliard d’euros. Une évolution d’autant « plus remarquable que les investissements dans la FoodTech (1) ont décliné dans les autres régions du monde », souligne DigitalFoodLab dans son dernier rapport annuel. De même, « si les investissements évoluent rapidement, le nombre d’opérations est plus stable », relève encore le cabinet d’expert, avec 271 « deals », contre 353 en 2018 et le chiffre record de 393 opérations en 2017. Mais cette baisse doit être regardée avec prudence. En effet, les cinq start-up les plus financées en 2019 (chacune à plus de 100 millions d’euros) ont levé un total de 1,4 milliard d’euros. « C’est-à-dire que 58 % des investissements dans les 2000 + start-up FoodTech européennes a été concentré dans 5 entreprises », note DigitalFoodLab. Et si les chiffres évoluent, l’écosystème de la FoodTech européenne ne bouge pas. Le Royaume-Uni reste leader en termes d’investissements, suivi par un groupe de co-leaders” avec la France, l’Allemagne, les Pays Bas et l’Espagne. Bien que la France occupe la première place en nombre d’investissements supérieurs à 1 million d’euros, avec 50 opérations, contre 35 pour Royaume-Uni, cela ne se traduit pas dans les investissements totaux. Parmi les explications possibles, le cabinet d’experts évoque « l’apparente incapacité de l’écosystème français à générer des start-up de livraison ou de foodscience (produits transformés) de dimension internationale, au contraire des Britanniques ». En France, les start-up de livraison sont acquises par des grands groupes, à l’image de Foodchéri par Sodexo en 2018 ou encore Dejbox par Carrefour en 2019, « avant d’avoir le temps de se développer à l’international et de lever des capitaux significatifs », indique le rapport, ce qui explique que la France soit le seul pays du top 5 européen « à ne pas disposer d’un leader international de livraison de courses ou de plats de restaurants ». En revanche, la France occupe une position de leader dans l’AgTech, porté par des start-up présentes dans l’alimentation animale, et notamment le spécialiste des insectes, Ynsect, qui a levé 100 millions d’euros l’an dernier, ou encore dans le foodservice, avec le spécialiste des solutions de paiement Wynd (72 millions d’euros).