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Jean-François Delaitre, président des Agriculteurs méthaniseurs « Nous souhaitons que l’État garde son rôle de régulateur »

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Pour le président de l’Association des agriculteurs méthaniseurs (AAMF), Jean-François Delaitre, les pouvoirs publics sont entrés, malgré la guerre en Ukraine, dans une phase de désengagement financier de la filière biogaz. Il souhaite que l’État garde toutefois un « rôle de régulateur », et mette en place des observatoires « locaux » pour prévenir les conflits.

Où en est la méthanisation agricole française ?

Nous sommes arrivés à ce moment où il faut décider de la place à donner à la méthanisation dans le système énergétique et dans les filières agricoles. Cela veut dire par exemple : quel volume de biomasse doit partir dans chaque filière agricole ? Quelle doit être la place du gaz vert dans le mix énergétique de demain ?

De surcroît, il faut se demander en quoi le biogaz agricole peut participer à la transition climatique, c’est-à-dire quel objectif de verdissement doit-on lui fixer. Dernière question à se poser : la taille des projets et leur caractère agricole ; aujourd’hui le gaz vert est à 80 % porté par des agriculteurs, avec des projets territoriaux, qui font qu’ils ont été acceptés localement. Mais est-ce que demain l’avenir du gaz sera toujours agricole ?

Après avoir baissé les tarifs il y a quelques mois, les pouvoirs publics ont annoncé des mesures de soutien au biogaz, suite à la guerre en Ukraine. Quel effet sur les volumes ?

Il y a un énorme écart entre les effets d’annonce liés à la crise et la réalité de la filière, qui a surtout des préoccupations de long terme en matière de financement, d’approvisionnement, de maîtrise de process. Dans les faits, nous sommes dans une phase de transition en matière de soutien public. L’État a investi depuis dix-quinze ans dans cette filière pour la lancer. Aujourd’hui, c’est au consommateur d’assumer ce budget. C’est la nouvelle dynamique qui vient d’être impulsée avec les certificats de production de biogaz. C’est normal, mais nous souhaitons que l’État garde son rôle de régulateur, et ne laisse pas les méthaniseurs agricoles face à des centrales d’achats, comme on connaît dans l’alimentation avec Leclerc ou Auchan.

Raisonner en termes de volumes et de prix, c’est réfléchir dans le monde d’hier, celui de l’énergie fossile où la seule question était de satisfaire la demande de la société. Aujourd’hui, pour nous, la question est de savoir ce que l’on attend de ce gaz. Beaucoup de questions se posent, par exemple en matière de traitement des déchets ou de fertilisation. Quand on aura un accord sur la place du gaz vert, on pourra définir un prix et un volume sereinement. La filière gaz vert n’est pas encore arrivée à maturité, nous en sommes encore à l’adolescence.

Les pouvoirs publics doivent-ils encadrer davantage cette activité, comme le proposait Julien Denormandie, qui voulait confier le rôle de régulateur à la profession agricole ?

Avec le développement de la méthanisation, la réglementation se durcit, dernièrement sur les cultures intermédiaires à vocation énergétique. Et si nous voulons continuer de rassurer sur la capacité des agriculteurs à construire des méthaniseurs, il faudra aussi un « permis de conduire ». C’est ce que nous avons fait à l’AAMF, en développant, il y a plusieurs années, la charte de bonnes pratiques des agriculteurs méthaniseurs qui montre qu’on se situe dans une démarche d’amélioration continue.

L’autre proposition d’encadrement, c’est celle de la Confédération paysanne d’abaisser le taux d’incorporation de cultures principales, pour limiter les concurrences.

Les conflits identifiés sont souvent locaux. Quand on veut remonter des données, il n’y a pas d’éléments chiffrés, mais beaucoup de bruits de couloirs. La méthanisation est trop souvent vue, parce qu’elle est le dernier projet arrivé sur un territoire, comme la cause des chambardements et de tous les problèmes.

Nous souhaitons simplement que les agriculteurs puissent s’exprimer. Beaucoup, dans notre association, vous diront que l’objectif n’est pas de « garder des têtes de vaches », mais d’avoir des agriculteurs fiers de leurs métiers, heureux dans leurs territoires et porteurs de projets pour leurs entreprises et au service de leurs concitoyens.

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Je vais vous prendre le cas du plateau de Millevaches : les filières agricoles et le monde politique me disent qu’avec deux tiers des éleveurs qui partent à la retraite, si on veut garder des prairies permanentes sur ce territoire – connaissant leur importance pour la biodiversité et le paysage –, la solution serait la méthanisation.

Dans d’autres secteurs, il y a des conflits d’usage qui sont réels. Là, il faut rappeler les règles du jeu, et que l’État fasse son rôle d’arbitre. Chaque territoire français est différent, on ne peut pas généraliser des pratiques et des façons de faire. Nous souhaitons donc que le sujet de la place et de l’intégration des unités de méthanisation ne soit pas traité au niveau national, mais qu’il y ait des observatoires locaux.

On voit émerger l’herbe en méthanisation. On dit souvent que le Massif-Central est le château d’eau de la France. Peut-il devenir sa chaufferie ?

Je ne pense pas que le sujet soit de méthaniser toutes les prairies du Massif Central, ou d’autres régions. Mais il faut savoir ce qu’on veut demain. Certains disent qu’il faut diviser par trois la consommation de viande à 2050, d’autres par deux. Et les filières agricoles disent « non, on ne touche pas aux animaux ». Ce que nous pensons, c’est que la méthanisation, selon les territoires, est une solution pour que des exploitations agricoles continuent d’exister, que d’autres se développent.

Par exemple, à Roquefort, il y a du fromage, de la valeur, la question de la méthanisation ne se pose pas. La question se pose plutôt sur des territoires où il y a des difficultés. L’émergence de ce sujet montre qu’il y a un gros travail à faire sur l’équilibre entre les filières agricoles, à l’échelle des territoires.

Vous n’évoquez pas l’un des facteurs limitants les plus forts, les riverains.

Je vais prendre l’exemple des camions et du transport. Aujourd’hui, si on veut arrêter d’importer du gaz russe, il faut produire du gaz vert local. Cela va amener à mettre en place une nouvelle logistique avec des camions sur les routes. Mais il ne faut pas oublier que l’ensemble des matières (cultures, effluents, déchets alimentaires) sont déjà sur des camions et circulent.

C’est vrai que la production des CIVE (Cultures intermédiaires à vocation énergétique) va générer une nouvelle logistique ; idem pour les biodéchets qui seront une nouvelle source de produits à traiter début 2023, par obligation réglementaire.

Pour nous, la question réside dans le fait de ne pas faire rouler ces matières sur des dizaines, voire des centaines de kilomètres. Tous ensemble, nous devons réfléchir à la taille des unités de méthanisation pour qu’elles soient adaptées au territoire dans lequel elles se créent, à leur positionnement, à leur approvisionnement.

« Il faudra un " permis de conduire " pour les méthaniseurs »

« L’objectif n’est pas de " garder des têtes de vaches " »