Suite à la baisse des subventions, la riziculture de Camargue a fortement réduit sa voilure et ne voit aucune amélioration pour l'année 2016. Cette nouvelle donne modifie durablement un écosystème économique et écologique et désespère les professionnels.
De 28 000 ha les meilleures années, la riziculture française n'a cultivé que 12 500 hectares cette année. La production est passée de 120 000 tonnes à 70 000 tonnes provoquant une surcapacité industrielle. La rizerie Soufflet à Arles, une unité de traitement de 80 000 tonnes de riz paddy et de production de 50 000 tonnes de riz étuvé qui travaillait en 24 heures sur 24 , 7 jours sur 7, a dû réduire ses effectifs, passant d'une quarantaine de collaborateurs à 17. Le Comptoir agricole du Languedoc qui collecte habituellement 50 000 tonnes de riz et en traite 15 000 tonnes annonçait lui aussi réduire ses capacités et adapter son outil de production. Cette usine travaille essentiellement pour la MDD et la marque Taureau Ailé grâce à un partenariat depuis 50 ans avec Panzani (Groupe Ebro).
LA GD PRÉSERVÉE
« Nous commençons à en voir les conséquences sur les marchés, assure Jean-Pierre Brun, courtier international basé à Arles, qui dirige Brun Rice. Les acheteurs de la RHF, de l'agroalimentaire et qui commercialisent des produits pour le marché national ethnique ont pour partie reporté leur volumes sur d'autres provenances. Pour l'instant, seul le riz de Camargue en grande distribution n'a pas été encore affecté. Le consommateur n'a pas pu constater de pénurie ». Bertrand Mazel, président du syndicat des riziculteurs de France et filière (SRFF), constate même une hausse de 30% des riz IGP au détail pour atteindre 12 000 tonnes. « Un pis aller face aux volumes totaux antérieurs », déplore-t-il.
ECONOMIE LOCALE EN BERNE
Pour Thierry Liévin, directeur général de Soufflet Alimentation et de l'usine d'Arles et président du syndicat de la Rizerie française, cette baisse de volume va affecter toute une filière qui ne possèdera plus la masse critique pour disposer d'outils industriels rentables, ni des financements pour soutenir ses structures d'accompagnement comme les laboratoires de recherche. « La réduction des surfaces cultivées va provoquer un retour des eaux salées dans certaines parcelles et réduire le potentiel de terres cultivables sur lesquelles il faudra réinvestir pour les rendre arables, prévient-il. Pour la première fois, la Camargue a étuvé du riz qui ne venait pas de l'Union Européenne. Deux opérateurs ont traité des volumes venant du Guyana. Nos installations industrielles, situées dans les terres pour traiter la production locale, ne sont pas adaptées aux importations par la mer qui imposent des coûts supplémentaires de transbordements ».
SILENCE MINISTÉRIEL
Bertrand Mazel se dit désespéré par une situation qu'il trouve « inique et aggravée par le silence du ministre de l'Agriculture aux appels répétés des producteurs ». Tous les riziculteurs européens, d'Espagne, du Portugal, d'Italie, de Roumanie, de Grèce et de Hongrie bénéficie du même régime d'aides communautaires. « Seuls les Français ont vu leurs aides ponctionnées sur décision gouvernementale nationale », souligne Jean-Pierre Brun. L'Etat réoriente 1 des 9 milliards d'euros d'aides annuelles européennes vers des productions animales, l'agriculture de montagne, l'installation des jeunes et les pratiques environnementales et le bio au détriment des autres secteurs comme les petites productions végétales notamment méditerranéennes. A cela s'ajoute des contraintes environnementales plus sévères pour les producteurs camarguais et aucun soutien des régions qui auraient dû pallier pour partie à la baisse des aides comme l'annonçait l'ancien préfet de Région Paca.
ATTAQUER L'ETAT
« Nous avons attaqué l'Etat français devant le tribunal administratif car il nous impose une distorsion de concurrence avec les autres pays européens », reprend Bertrand Mazel. La réponse des juges est attendue pour le printemps. Le représentant des producteurs estime que la réduction des terres cultivées s'est stabilisée. « Les terres les plus rentables, notamment celles dont les investissements sont amortis, qui bénéficient d'une irrigation gravitaire plutôt que par pompes restent en riziculture », reconnait Jean-Pierre Brun. Thierry Liévin souligne que les cours actuels élevés du riz apportent un bol d'oxygène à la filière. Bertrand Mazel voit sa Camargue se modifier avec beaucoup de maraichage et de cultures sous tunnel en plastique pour produire du melon et de la tomate. Un paysage qui, au grand dam des professionnels du tourisme, ne s'accorde guère avec les taureaux, chevaux et autres flamands roses.