Depuis la parution en 1975 du célèbre essai du philosophe Peter Singer, La libération animale, le véganisme a été réarmé idéologiquement par un autre philosophe américain, Tom Regan. Son ouvrage Les droits des animaux, récemment traduit, a été présenté le 28 janvier au Musée de l’homme.
Pour comprendre la différence entre les pensées de Peter Singer et Tom Regan, il faut s’en tenir à la principale question qui les obsède et les divise : de quel droit abattons-nous les animaux pour les manger ? Ces deux philosophes américains sont tous les deux des figures du véganisme, un mode de vie qui consiste à ne consommer aucun produit issu des animaux. Les deux penseurs sont considérés comme « abolitionnistes », c’est-à-dire qu’ils estiment que l’abattage des animaux pour leur nourriture doit être interdit par la loi. Mais pour des raisons différentes. Le premier, Peter Singer, est anti-spéciste et utilitariste, explique Enrique Utria, doctorant en philosophie à l’université de Rouen, qui a traduit en 2013 l’ouvrage de Tom Regan, Les droits des animaux. Pour les tenants de l’utilitarisme, courant de pensée, très développé outre-Atlantique, une bonne politique consiste à maximiser la somme des plaisirs et des souffrances, explique Enrique Utria. Ce qui fait la particularité de Singer parmi les utilitaristes, c’est qu’il estime que l’on ne doit pas négliger les souffrances des animaux au prétexte qu’ils ne sont pas de la même espèce que les êtres humains – cela fait de lui un anti-spéciste. Traditionnellement, les utilitaristes estiment, de la même manière, qu’il ne faut pas négliger les souffrances des hommes noirs par rapport aux blancs, des femmes par rapport aux hommes. « Le plaisir du carnivore ne vaut pas plus que tous les plaisirs que les animaux auraient pu avoir s’ils avaient continué à vivre », résume Enrique Utria. Ainsi, pour Peter Singer, une bonne politique consiste à interdire l’abattage des animaux car on augmenterait ainsi la somme totale de bien-être. « Peter Singer va faire de l’anti-spécisme un concept, explique Enrique Utria. Et il conçoit l’anti-spécisme à l’aune de la théorie utilitariste ».
« Derrière ces animaux, il y a quelqu’un »
Tom Regan est un de ses principaux contradicteurs parmi les abolitionnistes. Il veut dépasser l’anti-spécisme utilitariste de Singer, qu’il juge « incapable de défendre les animaux ». Pour lui, les calculs d’apothicaires des utilitaristes peuvent faire de mauvais comptes pour les animaux. Il objecte, par exemple, que si les animaux étaient abattus sans souffrance, la quantité de bien-être serait la même que s’ils n’étaient pas abattus, et mourraient de leur belle mort. Car en effet, un même nombre d’animaux seraient vivants et bien portants à un moment « T ». Tom Regan va se fonder sur un tout autre argument pour demander l’abolition de l’abattage. Il estime que chaque animal doit disposer de droits. Des droits « qui ne dépendent pas de conditions corrélatives, qui ne s’échangent pas contre des devoirs, comme dans la tradition kantienne », car les animaux, comme les fous et les handicapés, ne seraient pas en mesure de suivre leurs devoirs, explique Enrique Utria. Pour Regan, les animaux ont des droits dans la mesure où les animaux ont des « intérêts », se plaçant ainsi dans la tradition juridique du britannique Jeremy Bentham. Dit d’une autre manière, ils ont des droits parce qu’ils sont « sujets d’une vie », explique Enrique Utria : « Derrière ces animaux, il y a quelqu’un, pas quelque chose ».
« La fin de la domestication telle que nous la pratiquons »
Durant son intervention, Enrique Utria n’a pas fait que rapporter la pensée de Tom Regan, il s’est également attaché à répondre aux principales objections qui seraient faites à ces deux « abolitionnistes » et aux « vegans » de manière générale. D’abord à l’argument de la chercheuse de l’Inra Jocelyne Porcher, pour qui les animaux n’existeraient plus sans l’élevage et abattage, il répond que la fin de l’élevage « implique la fin de la domestication telle que nous la pratiquons mais pas de nos relations avec les animaux ». Et de poursuivre : « Être vegan ne veut pas dire que l’on veut se séparer des animaux, ce n’est pas une théorie hygiéniste. » Les abolitionnistes veulent donner un droit aux animaux et donc aux insectes ? « Si vous pensez que les insectes ont une mémoire, qu’ils sont les sujets d’une vie, qu’ils éprouvent des peurs, des plaisirs, il va falloir le prouver, par des publications scientifiques, répond Enrique Utria. Mais là où il y a des certitudes, chez les mammifères par exemple, agissons ! » Nous sommes naturellement omnivores, pourquoi vouloir aller contre notre nature ? « La nature n’est pas un argument. La peste est naturelle », répond Enrique Utria.
Bernard Denis : le végétarisme « refuse notre statut d’omnivore »
« Ne considérer en éthique que l’animal facilite les positions radicales », estime Bernard Denis, président de la société d’éthnozootechnie, qui intervenait à la suite d’Enrique Utria au Musée de l’Homme, le 28 janvier. Se revendiquant « méfiant et pragmatique » sur les questions de statut animal, il plaide pour « intégrer cette question à l’environnement socio-économique », et pratiquer « une éthique de l’élevage », dans laquelle « l’éthique de l’animal est une composante de l’ensemble ». Et de lancer : « Allez voir les producteurs de porcs et dites-leur que le bien-être animal est la priorité ». Pourquoi ne pas laisser jouer une éthique de responsabilité et de conviction ? », propose-t-il. L’éthique de responsabilité consiste « à faire tout son possible pour corriger ses pratiques. Si l’éleveur doit déposer le bilan, il faut lui laisser du temps ». L’éthique de responsabilité consiste à « laisser quelqu’un vivre selon ses convictions ». « Faut-il ériger le végétarisme en solution pour la société ? », demande Bernard Denis. Et de lancer lors des débats : « Un pêché d’orgueil entache le végétarisme à ses origines : il refuse notre statut d’omnivore, et il s’autorise à faire disparaître des espèces entières ».
Ce que les mots veulent dire
Véganisme : mode de vie consistant à ne consommer aucun produit issu d’animaux
Végétalisme : régime alimentaire qui exclut les produits issus d’animaux
Végétarisme : régime alimentaire qui exclut la consommation de chair animale