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Justine Lipuma (Mycophyto) : « Notre savoir-faire repose sur notre capacité à savoir quelle espèce de champignons mycorhiziens est positionnée dans quel type de sol »

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Justine Lipuma, cofondatrice de Mycophtyto Crédits : © Mycophyto

  Microbiologiste de formation, Justine Lipuma s’est intéressée à la microbiologie des sols et l’association avec les plantes. Elle a fondé Mycophyto avec Christine Poncet à la suite de son doctorat, pour mettre ses recherches en pratique en développant des solutions biologiques naturelles à partir de champignons mycorhiziens, à destination du monde agricole. Mycophyto vient de lever de 4,155 millions d’euros (1) pour financer l’industrialisation de son process. La Deep Tech qui ambitionne de devenir leader européen sur le marché des biostimulants naturels en 2025, projette de lancer un financement de série A début 2024, d’un montant compris entre 10 et 15 millions d’euros. Justine Lipuma détaille le process développé par Mycophyto et les prochaines échéances du développement.

Expliquez-nous le concept de solutions biologiques qu’a développé Mycophyto ?

Notre concept biologique est basé sur les associations entre les plantes et les champignons présents dans les sols. Des champignons microscopiques, appelés mycorhiziens qui vont être capables d’échanger avec les plantes et des fruits et légumes et de leur permettre de capter de manière beaucoup plus efficace les éléments nutritifs du sol et ainsi démultiplier et stimuler leur croissance. Et au-delà de ce premier effet booster, la recherche a permis de comprendre que l’échange avec les champignons présents dans les sols permet aussi aux plantes une meilleure défense immunitaire vis-à-vis d’attaques d’agresseurs qui viennent du sol, voire des parties aériennes, et également une meilleure adaptation aux changements climatiques et notamment à la sécheresse en permettant de maintenir l’eau près des racines.

Au cours de mes recherches, je me suis rendu compte que sur un potentiel de plus de 200 champignons mycorhiziens, seule une seule espèce avait été identifiée et était déjà utilisée en agriculture avec des résultats assez peu probants. L’innovation de Mycophyto a été de mettre à jour plusieurs de ces espèces non encore répertoriées pour proposer de vrais solutions agroécologiques aux agriculteurs en sortant de la logique actuelle qui est de dire un problème, un produit. Une fois ces champignons répertoriés et identifiés, la société peut formuler des cocktails qui vont de 10 à 15 espèces différentes de champignons et qui sont adaptés à une plante, à un sol et à un climat pour en tirer le plus de bénéfices possibles. Jusqu’à présent disponibles en poudre ou liquide, la société est en train d’adapter ses solutions sous forme de granules, l’idée étant que le produit soit le plus adapté au matériel utilisé et aux façons de travailler de l’agriculteur.

Comment avez-vous mis à jour ces différents champignons mycorhiziens ?

Jusqu’à aujourd’hui, Mycophytho faisait un diagnostic du sol chez le client afin d’extraire les champignons naturellement présents dans le sol, mais inactifs ou trop faiblement présents et donc sans effets positifs pour la plantes. Nous avons breveté le procédé d’amplification de production des espèces de champignons à partir d’un prélèvement de sols pour produire des espèces indigènes. Et au-delà de cette amplification, nous avons développé un conservatoire d’espèces, une Biobanque, qui représente le cœur de notre activité et à partir duquel nous mettons en culture pour formuler le produit. Le savoir-faire de Mycophyto repose sur sa capacité à savoir quelles espèces de champignons mycorhiziens sont positionnées dans quel type de sol.

La société a mené des campagnes d’échantillonnages des sols et d’extraction d’espèces de champignons, afin de compléter sa Biobanque. Nous travaillons également avec l'Inria sur le développement d’un modèle de prédiction avec de l’intelligence artificielle, pour développer une autre forme de protection, pour continuer à nous affranchir des prélèvements de sols et d'être capables, à partir de données de parcelles, de prédire quelles espèces de champignons sont les plus probablement adaptées à telles ou telles zones. Pour arriver à ce module de prédiction, nous avons agrégés un certain nombre de données, climat, typologie et physicochimie des sols, microbiologie et plantes, dont nous avons compris qu’elles étaient importantes pour la présence d’une espèce vis-à-vis d’une autre à un endroit donné.

Sur la base de tous ces critères, certains en accès libre, d’autres générés par Mycophyto ce qui rend ainsi le système beaucoup plus robuste, nous sommes arrivés à la conclusion qu’il existait sept grandes zones de sols en France. Ceci pourrait donc sous-entendre qu’avec sept cocktails, nous serions en mesure de couvrir le territoire avec nos solutions, au-delà de certaines spécificités de terroirs. Mycophyto compte en effet maintenir un travail à façon dans les vignobles notamment pour les grands crus classés, qui sont très liés à un terroir d’exception.

Et sur la base de ses recherches, Mycophyto pourrait étendre son champ d’action ailleurs qu’en France ?

L’algorithme est en cours de développement et nous serons bientôt capables de travailler sur plusieurs zones, en France et en Europe, mais aussi en Afrique et en Amérique. Des développements qui nécessiteront à terme de dupliquer des sites de production dans différentes zones, afin d’avoir à disposition sur place des solutions adaptées à un endroit précis. Nous réfléchissons aujourd’hui avec un de nos clients en Afrique pour coconstruire une usine sur le lieu où il est implanté. Le développement de notre modèle de production dans différentes régions du monde sera au cœur du développement de Mycophyto à partir de 2025. Nous garderons notre site de production et nous en externaliserons une partie, tout en gardant les cocktails à façon chez nous.

De combien de cocktails dispose Mycophyto et qui sont ses clients ?

Nous disposons d’une trentaine de cocktails aujourd’hui, pas de quoi couvrir encore tout le territoire. Mais sachant que plus de 85% des plantes terrestres peuvent accepter les champignons mycorhiziens et tirer les bénéfices de cette association, Mycophyto dispose d’un champ de déploiement assez libre vers toutes sortes de filières agricoles.

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Nous travaillons déjà avec une trentaine de clients sur quatre filières, la vigne, les plantes à destination de la parfumerie, de la médecine et des arômes (PPAM), les fruits et légumes et les gazons pour espaces verts collectivités, publics et sportifs. Mycophyto commence à couvrir pas mal de zones, et notamment toute la partie légumes du soleil et fruits rouges, et aussi plusieurs vignobles sur la partie Provence.

Notre concept maintenant validé, l’enjeu est de pouvoir traiter plusieurs dizaines ou centaines d’hectares. Il nous faut donc augmenter notre capacité de production en volumes, tout en réduisant nos coûts. Nous travaillons aussi à l’automatisation des process de productions.

Mycophyto vient de lever plus de 4 millions d’euros (1). Ces fonds sont-ils destinés à l’industrialisation ?

Un des enjeux de cette levée de fonds vise en effet à financer notre industrialisation. Mycophyto dispose actuellement d’un site de production sous serres de 1000 m2 et son objectif est d’atteindre 4000 m2 en 2024 et 8000 m2 en 2025. Nous comptons industrialiser notre prototype actuel, en réduisant l’emprise au sol, avec des systèmes de cultures des champignons sur plusieurs étages, afin de multiplier notre production sous serre au sol actuelle. Avec 1000 m2 de serres, nous pouvons traiter un peu plus de 500 hectares. Un champignon se développe sous 24 semaines de cycle biologique et chaque tableur (environ 2 m sur 2 m) permet de traiter 1 hectare. Et dans le cadre de ces développement, nous venons d’accueillir un directeur de production et un responsable de la supply chain. Aujourd’hui, sur une équipe de 20 personnes, 7 travaillent sur les sujets de R&D et de mise au point de produits innovants.

Comment Mycophyto voit-il son avenir ?

En 2022, le chiffre d’affaires de Mycophyto a doublé sur un an, à 400 000 euros et nous visons 800 000 euros cette année, pour approcher du million d’euros en 2024, tout en poursuivant l’ambition de devenir leader européen sur son marché. Début 2024, nous prévoyons de lancer un financement de série A d’un montant compris entre 10 et 15 millions d’euros pour le déploiement de notre solution.  

A l’heure où l’on parle de la souveraineté alimentaire et de la dépendance de la France aux engrais, mis en exergue par la guerre en Urkaine, il faudrait arriver à ce que les financiers acceptent de prendre plus de risques sur ces sujets environnementaux. L’agriculture a cruellement besoin d’innovation et les entreprises comme Mycophyto ne pourront y arriver qu’avec un écosystème financier qui comprend nos enjeux et ceux du monde agricole.

Il est important que les fonds d’investissement appréhendent mieux les enjeux de l’Agtech et comprennent que les process sont longs dans nos secteurs. Pas de retour sur investissements à 3 ans, ni de sorties à 5 ans ou 7 ans, ne veut pas dire qu’il n’y a pas de business model. Simplement le temps de la recherche et de la mise sur le marché sont des processus assez longs.

 

  1. Cette dernière levée de fonds a été suivie par l’ensemble des investisseurs qui avaient participé au financement de 1,4 M€ réalisé en 2019 et parmi eux, Région Sud Investissement, Créazur (Crédit Agricole), Olbia Invest et Penfret ont renforcé leur présence. Pour mémoire, Erik Orsenna et Dominique Gaillard (ex-président de France Invest et d'Ardian France) avaient rejoint la start-up en 2020.