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Agnès Jacques, directrice régionale déléguée de l’Ademe des Hauts-de-France : « Le gaspillage reste un enjeu majeur pour chacun des grands maillons de la filière alimentaire »

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En 2016, la région des Hauts-de-France décidait d’accélérer la Troisième révolution industrielle (rev3), démarche née en 2013 de la rencontre entre les élus et décideurs économiques régionaux avec l’économiste américain Jeremy Rifkin. Suite à une première étude prospective en 2017-2018 sur les questions énergétiques et d’emplois, un second volet a été mené par les partenaires régionaux en 2019-2020 concernant les potentiels de l’économie circulaire d’ici à 2030 et 2050 dans les Hauts-de-France (1). Celui-ci se focalise sur quatre secteurs d’activité jugés stratégiques : la performance énergétique des logements, les plastiques, la filière textile et l’alimentation. Interview d’Agnès Jacques, directrice régionale déléguée de l’Ademe des Hauts-de-France et coordinatrice de cette étude prospective, pour en souligner les principaux enjeux dans la filière alimentaire.

Pouvez-vous préciser la méthodologie de cette deuxième étude prospective menée par l’Ademe des Hauts-de-France, en se focalisant sur son volet alimentaire ?

Sur la base d’un état des lieux de la filière alimentaire, nous avons étudié trois scénarii, croissants en termes de retombées potentielles : scénario tendanciel, scénario médian et scénario ambitieux (2). Ils permettent de quantifier l’évolution des flux de matières mobilisées au sein de cette filière, en analysent ses impacts économiques et environnementaux. Il faut rappeler que selon leur niveau d’ambition, ces trois scénarii traduisent une évolution des modes de consommation alimentaire, esquissent des tendances à l’horizon 2030 et 2050 avant tout qualitatives (parts végétale et animale de l’alimentation) sans pouvoir donner d’objectifs quantitatifs détaillés. À ma connaissance, il n’existe, dans les champs de l’économie circulaire, aucune étude prospective comparable en termes d’analyse de la consommation des ressources.

Quels sont les grands enseignements de l’étude selon les trois scénarii retenus ?

Elle rappelle d’abord que le gaspillage reste un enjeu majeur pour chacun des grands maillons de la filière alimentaire : production-transformation, distribution et consommation. Dans le scénario tendanciel, le gaspillage alimentaire ne change pas et représente toujours 18 % de la production. Mais, dans les scénarii médian et ambitieux, il diminue de 20 à 40 % dès 2030 et il est même divisé par deux voire par trois à l’horizon 2050, ce qui aboutirait à une baisse de la consommation globale effective. Sans grande surprise si on se réfère aux tendances de consommation actuelles, il est également prévu une augmentation significative de la part des produits d’origine végétale par rapport aux produits d’origine animale dans la consommation. Dans le scénario ambitieux, on constate cependant une baisse de la consommation de produits d’origine végétale, due à la réduction du gaspillage alimentaire, mais celle-ci reste malgré tout bien supérieure à la quantité consommée de produits d’origine animale. On estime ainsi à 12 % la baisse de la consommation de viande d’ici à dix ans, dans la continuité des tendances déjà observées. Ces tendances d’évolution des typologies de produits consommés ont évidemment un impact sur les émissions de gaz à effet de serre et illustrent les différences de facteurs d’émission liées à leur production avec, par exemple, un facteur cinq fois plus élevé pour un panier moyen composé de produits d’origine animale en comparaison de son équivalent en produits d’origine végétale.

L’étude souligne aussi l’impact sur les circuits courts, qu’en est-il exactement ?

En effet, déjà bien présents en région, les circuits courts de proximité et l’agriculture durable continuent de se développer dans les trois scénarii. Ce qui suppose toutefois des actions ambitieuses comme l’intégration d’objectifs d’approvisionnement local dans les cahiers des charges publics et privés ou l’accompagnement des professionnels et des particuliers pour la réduction du gaspillage. Des changements au niveau de l’organisation des territoires, des modes de production et des comportements d’achat favorisent le développement de la consommation locale, nécessitant moins d’intermédiaires et donc facilitant une stabilisation voire une réduction de la part des aliments gaspillés ou perdus. Certains territoires de la région sont déjà bien engagés dans cette dynamique à travers leurs Projets alimentaires territoriaux ou leurs Réseaux d’évitement du gaspillage alimentaire (3).

Quelles sont les tendances en termes de création ou de reconversion d’emplois dans le secteur de la vente directe ?

La vente directe de produits alimentaires, qui est la forme prédominante de circuit court en France comme dans les Hauts-de-France, est très fortement génératrice d’emplois. La vente en circuit court s’est développée et continue de se développer au sein de petites et moyennes exploitations et nécessite davantage de main-d’œuvre pour la transformation des aliments, leur préparation et leur vente que les circuits traditionnels de moyenne et de grande distribution. La diversification des activités des exploitations agricoles illustre les enjeux de la transformation de cette filière. En effet, les différentes modalités de vente en circuit court impliquent pour les producteurs d’exercer plusieurs activités : produire, mais aussi transformer, distribuer, vendre, communiquer… Ces évolutions iront de pair avec une structuration de la filière et de la logistique visant à optimiser et mutualiser les coûts, principalement pour le transport et le stockage des denrées. Dans ce contexte, les besoins en emplois et en compétences dans la vente directe devraient continuer de s’accroître et de se diversifier. Les activités de transformation et de préparation technique, les métiers du conditionnement, du transport, mais aussi les compétences en gestion et en comptabilité, en animation commerciale et en communication sont particulièrement concernés. En 2015, à partir des volumes d’affaires déclarés, on estimait à environ 17 000 emplois les effectifs directs et indirects générés par la vente directe. Selon les trois scénarii retenus dans l’étude, les projections tablent sur la création, d’ici à 2050, d’environ 9 000 emplois pour l’hypothèse la plus basse et sur un doublement des effectifs pour la prévision la plus ambitieuse. Au-delà des chiffres, qui doivent avant tout être analysés comme des projections à partir de grandes tendances, il faut comprendre qu’une bonne partie de ces créations de postes concernent des emplois ou des compétences qui n’existent pas actuellement dans cette filière. Il est indispensable d’en tenir compte pour bien anticiper ces nouveaux besoins. L’Ademe va donc échanger avec les filières professionnelles concernées, les Chambres d’agriculture départementales et régionale et les lycées professionnels et organismes de formation pour s’y préparer au mieux. Je pense notamment aux métiers de la transformation des légumes, de la vente, du marketing et de la distribution.

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L’étude n’évoque à aucun moment la Covid-19 et son impact pourtant très important sur la filière alimentaire, pour quelles raisons ?

Oui nous le savons pertinemment. Mais, comme pour toute étude, il faut bien savoir arrêter à un moment donné la phase d’enquête, de collecte d’informations et de données pour bâtir des scénarii et achever plusieurs mois de travail. Malgré tout, avant la Covid-19, il existait déjà des prises de conscience sur l’économie circulaire qui se sont d’ailleurs traduites en février dernier par la loi n°2020-105 relative à la lutte contre le gaspillage et à l’économie circulaire. Mais il est évident qu’il faut tenir compte des impacts de la pandémie sur la filière agroalimentaire, sur l’évolution des comportements des consommateurs et globalement sur la résilience de la filière alimentaire régionale. Mais nous aurons l’occasion de travailler ce sujet avec les partenaires régionaux en 2021.

e est téléchargeable sur le site de l’Ademe : www.ademe.fr/economie-circulaire-emplois-hauts-france

 

(2) Le scénario tendanciel traduit les évolutions probables dans le cas où aucune action spécifique n’est menée en faveur de la transition vers l’économie circulaire. Le scénario médian quantifie ce qui pourrait être atteint en visant des objectifs dont le réalisme ferait consensus auprès de tous les acteurs concernés. Enfin, le scénario ambitieux illustre ce qui pourrait être atteint en explorant tous les possibles de manière volontariste.

(3) Retrouvez la cartographie des PAT des Hauts-de-France (https://draaf.hauts-de-france.agriculture.gouv.fr/IMG/pdf/Carte_PAT_finale_2__cle849462.pdf). Les Régal les plus aboutis en région sont ceux de la Communauté d’agglomération de Saint-Quentin et de la Communauté de communes du Sud-Artois :

https://www.agglo-saintquentinois.fr/pratique/developpement-durable/le-gaspillage-alimentaire-979.html

https://www.cc-sudartois.fr/territoire/covid-19-infos-aux-habitants-du-sud-artois/2020-avril/6805-new5e980cedd25b2103895018-fin-du-defi-zero-dechet-zero-gaspi