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Paul Charlent (Alancienne) : « En agriculture, les nouvelles technologies ne doivent pas remplacer une partie de l’écosystème »

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Paul Charlent, cofondateur d'Alancienne Crédits : © Alancienne

Alors que l’agriculture est en première ligne parmi les victimes d’aléas climatiques récurrents, et se trouve très exposée aux augmentations de prix de l’énergie et des intrants, Paul Charlent, ingénieur centralien et cofondateur du site de vente de produits alimentaires locaux Alancienne, prend parti pour un appui résolu en faveur de l’agroécologie. Cet ensemble de techniques culturales apporte selon lui des réponses aux défis actuels, y compris en termes d’amélioration du revenu des agriculteurs. Selon Paul Charlent, les nouvelles technologies appliquées à l’agriculture peuvent améliorer encore la performance de l’agroécologie, à condition de ne pas exclure l’agriculteur qui doit rester au centre du processus décisionnel.

Comment l’agroécologie peut-elle répondre aux défis que rencontre l’agriculture conventionnelle ?

L’agroécologie consiste à optimiser les écosystèmes, c’est-à-dire à mobiliser toutes les ressources disponibles dans la nature pour produire avec le minimum d’intrants et en se passant des produits phytosanitaires. C’est par exemple pailler les sols pour éviter l’évaporation, choisir des végétaux qui attirent certains insectes qui vont lutter contre des parasites, planter des arbres qui apportent de l’ombre et attirent les rapaces qui vont s’attaquer aux rongeurs, etc. Cela consiste à tenter de supprimer totalement les insecticides et les antifongiques de synthèse qui polluent les sols, les cours d’eau et la mer. Leur utilisation massive aujourd’hui représente des coûts financiers et humains très élevés pour l’ensemble de la société. Quant aux conséquences des événements climatiques comme la sécheresse ou l’érosion des sols, elles sont très limitées avec la pratique de l’agroécologie. Dans certains cas, le modèle agroécologique peut être difficile à mettre en place mais jamais impossible. La condition sine qua none est une meilleure rémunération de l'agriculteur pour qu'il ait le droit à l'erreur. Les circuits courts sont parfaits pour cela, mais une aide de la PAC pourrait accélérer les choses.

Quelles sont vos préconisations pour accélérer la mise en œuvre de l'agroécologie ?

Je demande de consacrer les aides de la PAC en partie aux expérimentations agroécologiques. Il faudrait qu’un agriculteur puisse expérimenter sur une partie de son exploitation des pratiques agroécologiques afin que les risques pris ne remettent pas en question son salaire ou la survie de l'entreprise. Il pourrait ensuite étendre ces bonnes pratiques progressivement. Mais pour cela, il faut une réorientation des aides publiques vers des modes de culture durables et qui pourront assurer des revenus acceptables pour les agriculteurs et renforcer l’autosuffisance alimentaire. Quant à l’idée d’une baisse des rendements en agroécologie, il faut savoir qu’on peut mobiliser de nombreuses pratiques comme la rotation des cultures, la multiplication des variétés sur une même parcelle ou encore pratiquer la polyculture, autant de solutions qui permettent de répartir les risques. De plus, les rendements sont meilleurs en agroécologie. L'agroécologie ne fait que minimiser les risques très présents en agriculture conventionnelle.

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Quel rôle peuvent jouer les nouvelles technologies dans le développement de l’agroécologie ?

Les nouvelles technologies sont très utiles dans le cadre de l’agroécologie car ces nouveaux outils peuvent encore renforcer la performance de ce mode de culture. Tous les outils qui permettent de mieux connaître le niveau d’humidité des sols, de prévoir finement la météo, de mesurer le stade de maturité des productions, d’être au courant de la présence d’insectes ou de champignons, ou encore de lutter contre la pénibilité de certaines tâches aident l’agriculteur dans la gestion de son exploitation. Seul bémol : il faut que l’agriculteur sache utiliser ces informations pour prendre les bonnes décisions, qu’il reste au centre de la gestion de ses cultures. En agriculture, les nouvelles technologies ne doivent pas remplacer une partie de l’écosystème. C’est pourquoi il faut que ces données restent sa propriété, et que son autonomie en matière de décision soit intacte. L’agroécologie place l’agriculteur au centre de l’exploitation : c’est lui qui a l’information et qui est en mesure de gérer son champ en combinant toutes ses connaissances.

Vous avez cofondé la plateforme de e-commerce Alancienne, qui commercialise en circuit court des produits issus de l’agroécologie. Quel bilan en tirez-vous depuis le lancement en 2016 ?

Nous avons créé Alancienne pour permettre au plus grand nombre de profiter de produits agricoles issus de l’agroécologie, cultivés près de chez eux et récoltés à la demande. Nous nous appuyons sur un réseau de producteurs des alentours, et notamment sur la ferme de l’Envol, que nous avons co-crée à Bretigny-sur-Orge, qui est une exploitation agroécologique. Nous ne livrons pas tous les jours, et le consommateur doit passer commande au plus tard la veille au soir pour être livré le lendemain ou les jours suivants. Nous proposons des produits de saison, mais nous mettons tout en œuvre pour avoir le plus grand choix, avec des conserves hors saison, certains légumes ou fruits qui se conservent longtemps, ou encore en assouplissant nos critères de proximité lorsqu'il n'existe pas de solution alternative locale en proposant des agrumes de Corse en hiver. Avec Alancienne, nous voulons montrer qu’il est possible de commercialiser des produits agricoles en rémunérant correctement des producteurs, entre 1,5 fois plus et 3 fois plus que s’ils avaient travaillé avec la grande distribution ou les grossistes. Ma seule interrogation vient du contexte économique qui incite les consommateurs à dépenser moins pour leur alimentation, alors qu’ils avaient découvert et adopté nos produits à grande échelle lors des confinements de 2020 et 2021. Aujourd’hui, nous sommes présents en région parisienne, lyonnaise et bordelaise, et nous traitons en moyenne 1000 commandes par semaine pour un panier moyen de 60 euros.