Enquête La pomme française, à la peine sur tous les fronts
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Longtemps premier fruit consommé en France, la pomme perd du terrain sur tous les fronts. Entre 2010 et 2025, les volumes achetés par foyer sont passés de 20 kg à 15 kg par foyer. C’est surtout à l’export que la France décroche : elle est passée de 700 000 tonnes à 330 507 tonnes en dix ans, à rebours d’un marché mondial en croissance. Dans le même temps, le verger vieillit et régresse : son taux de renouvellement est tombé de 4 % à 2,3 % entre 2020 et 2025, loin des 6 % nécessaires, tandis que les arrachages dépassent désormais les plantations. Dans ce contexte, le placement en procédure de sauvegarde d’Innatis, numéro deux français du secteur, en octobre 2025, n’est pas seulement le signe d’un groupe fragilisé. Il révèle les tensions d’une filière aux prises avec une demande intérieure qui s’érode, une compétitivité affaiblie, des incertitudes sur les moyens de production et une difficulté croissante à investir. Autrement dit, l’histoire n’est pas celle d’un effondrement brutal, mais plutôt celle du lent décrochage d’une filière pourtant centrale dans le paysage fruitier français.
Dans la filière pommes, le signal d’un affaiblissement est venu d’un poids lourd. En octobre 2025, le groupe familial angevin Innatis, n°2 français du secteur derrière le groupe coopératif Blue Whale, a été placé en procédure de sauvegarde pour restructurer son pôle historique du Val de Loire. Les raisons des déboires tiennent à la fois à « des choix économiques et des difficultés de retour sur investissement », expliquait à l'époque Marc Rauffet, président d’Innatis, à Agra Presse. L’endettement du groupe s’est accru après un investissement de 30 millions d’euros dans un site de stockage et d’expédition high-tech, inauguré en 2025. Mais les difficultés ne tiennent pas uniquement à cet investissement. Le positionnement haut de gamme de ce pôle, spécialiste des variétés « club », est remis en cause, dans un contexte de marché qui pèse sur le pouvoir d’achat : « Après le Covid, nous avons été contraints de renégocier des prix sur des pommes haut de gamme. Nous voulons avoir la capacité de produire moins cher des pommes demandant moins de valorisation, c’est là que se situe le marché. »
Même constat du côté de Thierry Moisy, président de l’Association nationale pommes poires (ANPP, producteurs), qui évoque les limites d’une « montée en gamme » qui peine à trouver sa clientèle. Le cas du bio en est une illustration : la production française avoisine les 160 000 tonnes, pour une consommation autour de 80 000 tonnes. Une part significative des volumes est ainsi déclassée et vendue au prix du conventionnel, faute de débouchés. « Le marché est en train de se réguler, mais il faudra attendre 2030 pour retrouver un équilibre », précise M. Moisy. « L’équilibre économique de la pomme est aujourd’hui très étroit : la moindre fébrilité peut vous entraîner vers le bas, et il devient alors très difficile de redresser la barre », ajoute Bruno Bertheloz, directeur général du groupement de producteurs de pommes Blue Whale. Longtemps présentée comme une voie de salut, la montée en gamme semble donc montrer aujourd’hui ses limites.
La demande, elle, a pris une autre direction. En 2023, la banane a détrôné la pomme à la première place des fruits les plus consommés en France. Plus qu’un symbole, ce basculement confirme une érosion lente du marché. Entre 2010 et 2025, les achats de pommes par ménage sont passés de 19,7 kg à 14,96 kg, soit un quart de moins. Dans le même temps, les achats se déplacent vers des formats d’entrée de gamme : les sacs de 2 kg, moins valorisés, représentent désormais près d’un tiers des volumes achetés, confirme l’ANPP. « Sur le marché du frais, les pommes consommées sont majoritairement françaises, à l’exception de certaines variétés hors saison, comme la Pink Lady. La France, pays exportateur, dispose toutefois de volumes suffisants pour répondre à ce segment », précise Sandrine Gaborieau, responsable marketing pour l’ANPP.
Cette évolution s’inscrit dans un contexte de contraintes budgétaires. La banane s'affiche comme un produit au goût stable et peu coûteux à la portion, ce qui pèse sur les arbitrages. Vendue autour de 1,6 à 1,9 €/kg, elle reste globalement moins chère que la pomme, dont les prix s’échelonnent de 1,5 €/kg pour les sachets d’entrée de gamme à plus de 3 €/kg pour les variétés valorisées, selon le Réseau des nouvelles des marchés (FranceAgriMer). L’écart reste contenu, mais il suffit à faire basculer le choix des ménages. Parallèlement, la pomme pâtit d’une image « banale ». « Le consommateur n’a qu’un seul estomac. Il faut se battre pour redonner de l’attractivité au rayon pommes, alors que le consommateur se tourne vers d’autres fruits, notamment les fruits exotiques et les fruits rouges », souligne Bruno Bertheloz. Pour Thierry Moisy, le décrochage est plus profond. « Le problème n’est pas tant le prix de la pomme que les habitudes alimentaires et l’éducation à la nutrition. L’attractivité du rayon fruits et légumes en point de vente joue également un rôle clé », précise-t-il.
Le repli est encore plus prononcé à l’export. Alors que la production mondiale de pommes a augmenté de 46 % entre 2010 et 2024, passant de 67 à 98 Mt, selon la FAO, les échanges mondiaux restent limités. Le département américain de l’agriculture (USDA) anticipe pour la campagne 2025-2026 des exportations mondiales de pommes à 6,1 Mt, concentrées dans les mains de quelques grands exportateurs, dont la Chine, l’Italie et les États-Unis. Le marché apparaît étroit et fortement concurrentiel, et les positions sont difficiles à conquérir. Dans ce contexte, la France perd des parts de marché. Parmi les trois premiers producteurs européens (Pologne, Italie, France), elle est la seule à avoir vu sa production décroître, passant de 2 Mt en 2000 à 1,56 Mt en 2025. L'Hexagone expédiait encore 700 000 tonnes de pommes en 2014-2015. Elle n’en exporte plus que 330 507 tonnes en 2024-2025, avec un plus bas à 292 000 tonnes en 2022-2023.
Ce décrochage tient d’abord à l’érosion des débouchés traditionnels ; 80 % des volumes français sont exportés en Europe et au Royaume-Uni, des marchés aujourd’hui en repli. Rien qu’en Espagne, les exportations ont été divisées par plus de deux en dix ans, passant de 120 000 tonnes en 2015-2016 à 48 000 tonnes pour 2024-2025, la France ayant largement été remplacée par l’Italie, selon l’ANPP. Du côté des pays tiers, la dynamique n’est guère plus favorable. Les débouchés africains et extrême-orientaux se sont progressivement fermés, sans être remplacés.
Selon un rapport d’information déposé le 28 janvier 2026 par le sénateur Laurent Duplomb (LR, Haute-Loire), « ces performances déclinantes, sur le marché européen comme sur le grand export, peuvent aisément se comprendre à l’analyse des valeurs douanières 2024-2025, plaçant la France parmi les pays les moins compétitifs en matière de prix parmi ses concurrents ». Le Sénat soulignait, dans un rapport d’information de 2022, que la filière pommes connaît depuis des années « une crise de compétitivité ». Les chiffres parlent d’eux-mêmes : le prix moyen de la pomme française est supérieur de 15 centimes à celui des pommes italiennes et de 66 centimes à celui des pommes polonaises. Or, la marque France ne suffit pas à « compenser ce surcoût ».
Cet affaiblissement prend racine dans les vergers. Si la France voit sa production s’éroder, c’est bien parce que ses surfaces reculent, que ses vergers vieillissent et que ses rendements stagnent, voire déclinent. Selon le rapport de Laurent Duplomb, le taux de renouvellement du verger a été divisé pratiquement par deux entre 2020 et 2025, passant de 4 % à 2,3 %, loin des 6 % nécessaires à un bon renouvellement. Concrètement, il faudrait replanter 1 200 ha/an pour renouveler les pommiers vieillissants. En 2023, seuls 600 ha ont été plantés, puis 500 ha en 2024. Dans le même temps, près de 1 000 ha ont été arrachés entre 2022 et 2025, selon les estimations de l’ANPP, tandis que le verger polonais a progressé de 12 % en cinq ans.
À cette contraction s’ajoute une dégradation de la qualité. « Auparavant, avec des rendements de 60 t/ha, seulement 10 à 15 % de la production étaient non conforme, avec un petit tri complémentaire lors du stockage », rappelle Claude Coureau, responsable produit Pomme et poire au CTIFL. Désormais, « les pertes peuvent atteindre 30 à 50 % sur certaines parcelles », sous l’effet combiné du changement climatique et de la réduction des moyens de production. En audition, l’ANPP pointait le risque permanent auquel fait face une production reposant de plus en plus sur l’octroi de dérogations 120 jours pour traiter ses pommiers, à défaut de bénéficier de produits disposant d’une autorisation de mise sur le marché pérenne, relève le sénateur Laurent Duplomb dans son rapport de janvier 2026. « C’est simple, donnons-nous les moyens de produire, et les producteurs relèveront le défi », avance Thierry Moisy.
En outre, la filière pointe du doigt un manque de moyens financiers. Faute de visibilité et de rentabilité, les investissements se raréfient. « Renouveler une parcelle représente un coût élevé, dans un contexte où les prix ne suffisent plus toujours à sécuriser l’investissement. Le principal frein reste le coût : il faut investir entre 70 000 et 90 000 €/ha », rappelle Thierry Moisy. De quoi alimenter la spirale du non-renouvellement. Toujours dans le même rapport du sénateur Laurent Duplomb, l’ANPP souligne que « sans visibilité à plus d’un an, la réticence à investir devient compréhensible pour une filière déjà affaiblie par son déficit de compétitivité et l’incertitude sur ses outils de production ».
D’autant plus que l’accès au financement n’est pas acquis. Les banques exigent des garanties solides, mais la fragilité de la filière les rend plus hésitantes, confirment les différents experts interrogés. C’est pourquoi il est aujourd’hui « quasiment impossible » de démarrer une activité à partir de zéro. « Les exploitations existantes tiennent en grande partie grâce à leur ancienneté, tandis que la moyenne d’âge des producteurs ne cesse d’augmenter », précise M. Moisy. D’après des données CCMSA reprises par l’observatoire de l’emploi des exploitations fruitières, l’âge moyen d’un chef exploitant arboricole était de 52 ans en 2019, faisant de l’arboriculture l’un des secteurs avec la moyenne d’âge la plus élevée de l’agriculture française.
Quelques organisations tentent d’enrayer la dynamique : le groupe Blue Whale (260 producteurs) a soutenu 950 ha au cours des sept dernières années. Parallèlement, il s’est engagé dans le développement du projet Sambóa, réunissant trois variétés de pommes aux récoltes échelonnées : Luiza, Venice et Isadora. Après un aménagement de 70 ha en surgreffage en 2026, l’objectif total est de 500 ha de Sambóa à horizon 2030. Avec, en filigrane, un objectif de développement à l’export. Loin de se décourager, la filière ne remet donc pas en cause sa vocation exportatrice. Les acteurs interrogés défendent au contraire la nécessité de rester présents sur les marchés internationaux, y compris dans un contexte concurrentiel.
À la faveur d’une faible récolte turque en 2024-2025, certains débouchés ont temporairement soutenu les exportations françaises. « Le Moyen-Orient et l’Inde ont bien aidé. Nous avons regagné des parts de marché et augmenté les volumes exportés, ce qui a en partie compensé un marché national en berne », souligne Daniel Sauvaitre, président d’Interfel. Si cette embellie a permis de soutenir ponctuellement les volumes exportés, elle ne saurait compenser les fragilités structurelles de la filière, au premier rang desquelles la « crise de la compétitivité » que le secteur devra surmonter. « Nous avons confiance dans l’avenir parce que le monde a faim de pommes, même si cette demande ne se situe pas nécessairement en France et en Europe », souligne avec optimisme Bruno Bertheloz.
JJ
Dans ce paysage en repli, le secteur de la transformation résiste mieux que le marché du frais. Le segment de la compote progresse, tiré par les formats nomades comme les gourdes ambiantes, tandis que l’offre réfrigérée recule. « Il y a sans doute davantage de valeur ajoutée à aller chercher du côté de la pomme transformée », concède Thierry Moisy, président de l’ANPP. Selon l’Association des fruits et légumes transformés (Afidem), environ 75 % à 90 % des pommes utilisées pour la fabrication des compotes sont d’origine française. « Dans le secteur de la transformation, notamment pour les compotes de marques comme Materne, l’origine française est mise en avant, tandis que celle des marques de distributeurs reste plus floue », précise l’ANPP. Pour Daniel Sauvaitre, président d’Interfel, cette évolution dit quelque chose de plus profond sur le comportement des consommateurs. « La pomme présente tous les avantages et pourtant on constate une consommation tendanciellement à la baisse en frais, avec en revanche une consommation de la pomme transformée en hausse. » D’où la volonté pour Interfel que l’origine des pommes dans les compotes soit clairement indiquée.
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