Rémi Franckowiak est maître de conférences en histoire et épistémologie des sciences à l’Université de Lille – Sciences et Technologies. Depuis longtemps, la chimie impressionne par son pouvoir créatif, mais effraie par sa capacité de nuisance. L’historien revient sur l’évolution de cette discipline tant du point de vue des scientifiques que de la société.
Qu’est-ce que la chimie ?
À l’origine (entre le Ier siècle avant et après notre ère), la chimie apparaît en tant que savoir et pratique à la fois. Son ambition est de rendre compte du travail des artisans sur la matière et d’en maîtriser les transformations. Dès le départ, la chimie affirme son utilité sociale (en métallurgie, en pharmacie, etc.) et revendique sa connaissance des secrets de la nature, nature qu’elle se propose d’imiter et à l’occasion de corriger.
Ce n’est pas le cas des autres disciplines scientifiques ?
Non. Car la chimie est parfaitement singulière : elle n’est pas une science pure. Elle ne produit pas que des connaissances sur le monde physique mais aussi, voire surtout, des biens de consommation pour le monde social (médicaments, cosmétiques, etc.). Jusqu’à la fin du XVIIe siècle, la chimie se développe comme « art et science ». Elle se maintient toutefois dans les limites de la nature ; la chimie ne faisant que défaire et refaire ce que la nature fait par ailleurs. Et son savoir, qui s’enseigne de plus en plus, ne s’appuie que sur sa connaissance de l’économie de la nature. La chimie est alors pleinement une science de la nature qui se pratique.
Il n’y avait, à l’époque, pas de remise en question de la chimie par la société ?
Il y a bien eu des critiques contre la pierre philosophale (1) et sa doctrine opposée aux pensées dominantes sur la matière. Mais la chimie attirait de plus en plus de personnes : des curieux et d’autres conscients de son intérêt pour le développement d’une partie de l’artisanat (teinturerie et mines entre autres).
La chimie elle-même ne s’est-elle remise en question ?
Dans les années 1660, la chimie est en grande difficulté car sa doctrine apparaît alors très fragile. Les chimistes se resserrent sur leur travail expérimental et commencent à rejeter tout propos qui ne soit pas démontrable.
C’est-à-dire ?
Jusqu’alors les chimistes revendiquaient une connaissance parfaite du fonctionnement de la nature et de la structure de la matière. Mais face aux arguments qui leur sont alors avancés (en particulier de la philosophie mécaniste), ils assument un défaut de connaissances et admettent que la seule vérité que la chimie puisse exprimer se trouve au niveau expérimental et non à celui du discours sur les faits. Les mots « hypothèses » et « vraisemblables » entrent ainsi dans leur vocabulaire.
Concrètement ?
Avec l’entrée dans le XVIIIe siècle, les chimistes sont conscients de pratiquer une science expérimentale qui peut à tout moment révoquer la théorie sur laquelle ils s’appuient, et cherchent à faire émerger une raison aux phénomènes chimiques, cette fois sans référence à un ordre naturel, par des pratiques entre autres de classification et de nomenclature. La chimie s’affranchit désormais de la nature et de ses limites. Elle commence à produire ses propres substances tout en faisant la preuve de la supériorité de sa production par rapport à celle de la nature.
Quelle est la vision renvoyée par la chimie à la société à ce moment-là ?
Au milieu du XVIIIe siècle, la chimie est en pleine expansion : progression des connaissances sur la matière, utilité de plus en plus évidente de la chimie pour les besoins de la société, formidable succès des cours de chimie et investissement des philosophes des Lumières dans cette science. La chimie impressionne.
La chimie a une utilité reconnue et non crainte ?
La chimie est particulièrement jugée par rapport à son utilité sociale ; et celle-ci est importante. Mais ses applications médicales pouvaient certes éveiller quelques craintes.
C’est un peu la pensée dominante aujourd’hui…
Il faut nuancer, face à une médecine qui ne soignait personne, la chimie montrait tout son intérêt.
Au-delà de la chimie en elle-même, on a l’impression que la taille des entreprises inquiète la société aujourd’hui… Le changement d’échelle peut-il expliquer les craintes ressenties aujourd’hui ?
« La chimie n’est pas attaquée en tant que telle. Son industrie l’est »
À partir de la fin du XVIIIe siècle, la chimie se développe en industrie, l’artisanat devient manufacture. Cela modifie fortement les sociétés occidentales : structures sociales, paysages urbains, modes de consommation et de production, pratiques économiques. Les phénomènes de pollution chimique, qui n’étaient pas inconnus, deviennent importants et les ouvriers de l’industrie chimique sont en très mauvaise santé. Mais l’opposition à la chimie semble sans prise. Le modèle de la « république de la science » mis en place au cours du XIXe siècle sous la forme d’un contrat social implicite entre scientifiques ayant la charge d’envisager des applications de la science pour le bien-être d’une société est fort et protège la chimie qui y tient son rôle.
Et en agriculture spécifiquement, comment s’est passé l’essor de la chimie ?
Les théories sur les engrais se sont mises en place bien après la connaissance et l’utilisation de ces engrais. Par exemple, au XVIIIe siècle, des réflexions sur les nitrates prennent forme, même si on connaissait le pouvoir engraissant des corps azotés depuis longtemps. Au XIXe siècle, on met au point les superphosphates, mais c’est surtout la synthèse de l’ammoniac en 1909 par le chimiste allemand Haber qui conduit à son industrialisation par l’ingénieur Bosch et à éloigner les craintes de pénuries alimentaires. C’est la firme BASF qui se charge de la production ; elle a initialement créé pour produire des couleurs artificielles puis des produits pharmaceutiques, comme d’ailleurs AGFA, Hoechst et Bayer fondées presque en même temps.
Le développement de ces grandes firmes n’a donc pas suscité de « précaution » particulière ?
L’industrie chimique est la première industrie multinationale. On la sait dangereuse mais son développement prime, au détriment de l’espérance de vie de ses ouvriers. Les réflexions autour de la sécurité sanitaire viennent plus tard.
Et au XXe siècle, comment la chimie est-elle perçue ?
Hiroshima et Nagasaki conduisent à poser un autre regard sur les sciences. Celles-ci deviennent suspectes ; en particulier la chimie qui apparaît moins innovante et donc « déclassée » par rapport aux autres disciplines scientifiques, même si, lorsqu’on cible la chimie, c’est surtout de son industrie qu’il est question.
À quel moment de l’histoire récente, la société a-t-elle commencé à douter fortement de cette discipline ?
En 1962, aux États-Unis, Rachel Carlson publie un livre, Printemps silencieux, qui lance mondialement le mouvement écologiste en s’en prenant aux pesticides et à l’industrie chimique. La chimie sera désormais sur la défensive.
Ce fut le déclencheur d’une nouvelle relation entre la chimie et la société ?
« La chimie est à la fois une solution et un danger »
Les chimistes ont toujours beaucoup communiqué sur leurs produits (cosmétiques médicaments, etc.). Ils vont continuer mais cette fois pour tenter de redorer leur blason. Mais la méfiance de la société est telle qu’elle ne semble pas atteindre son but et se dit encore aujourd’hui la « mal-aimée » des sciences. La chimie vit cette situation comme une injustice sans pour autant se remettre vraiment en question. Ainsi, la SCF (Société chimique de France) considère toujours que le problème repose sur l’incompréhension d’un public qui nourrit une peur irrationnelle parce que profane en la matière.
Vous le croyez aussi ?
Non. La chimie représente des dangers. Mais c’est aussi une vérité de dire que la chimie fournit des médicaments, des engrais, etc.
Où en est-on de la réglementation de cette discipline ?
La prise en compte des dangers de la chimie se fait en plusieurs étapes. En 2007, l’Union européenne adopte la réglementation Reach (2) qui se déploiera jusqu’en 2018. Ce règlement porte sur l’obligation d’enregistrement et d’évaluation de la nocivité des produits chimiques mis sur le marché par les industriels. Bien qu’il y ait obligation de transparence des résultats, le citoyen a du mal à s’y retrouver. Pourtant directement concerné, il est démuni face aux querelles d’experts. La question de sa place dans le débat scientifique est une vraie question.
La chimie verte, est-ce un moyen de renouer avec les citoyens ?
La chimie verte est une chimie de bonnes pratiques qui se décline en une douzaine de principes, toutefois non contraignants pour l’industriel. Avec de la bonne volonté, la chimie verte pourrait être la solution, mais le débat reste avant tout politique.
(1) La pierre philosophale était le but de l’alchimiste. Elle devait être le moyen de convertir le métal en or.
(2) Acronyme anglais pour « Enregistrement, évaluation, autorisation et restriction des produits chimiques ».