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Didier Toubia (Aleph Farms) : « La viande cellulaire offre une solution en plus pour une population mondiale de plus en plus nombreuse »

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Didier Toubia, cofondateur et PDG d'Aleph Farms. Crédits : © Aleph Farms

Pionnier de l’agriculture cellulaire, Didier Toubia est cofondateur (1) et PDG de la start-up israélienne Aleph Farms, sur le point de lancer ses premiers produits de viande cultivée auprès du grand public. Formé à l’Institut Agro Dijon et l’ESCP, Didier Toubia développe un discours alternatif au sujet de ces nouveaux aliments associant protéines et matières grasses qui doivent trouver leur place dans l’alimentation humaine, sans qu’il s’agisse d’une menace pour la viande traditionnelle. Bien au contraire, il estime que les agriculteurs doivent être des partenaires et participer à la transition agricole en marche pour répondre à l’enjeu de nourrir toute la population mondiale, de la souveraineté alimentaire et de la préservation de l’environnement.

Après des années de R&D, Aleph Farms est sur le point de lancer ses produits auprès du grand public. Comment va se dérouler ce lancement ?

Nous espérons pouvoir lancer en Israël et à Singapour notre premier produit sous la marque Aleph Cuts d’ici la fin de 2023. Cela dépend des autorisations réglementaires qui pourraient être données à la fin de l’année, sachant que Singapour a déjà donné un feu vert pour un produit de viande cellulaire concurrent. D’un point de vue industriel, nous sommes prêts grâce à des capacités de production que nous avons sécurisées : en Israël, nous avons notre propre unité pilote à Rehovot, et à Singapour, nous avons signé un accord avec un sous-traitant pour fabriquer nos produits selon notre cahier des charges, et qui peut produire quelques dizaines de tonnes par an. En Israël, nous atteindront une capacité de quelques dizaines de tonnes par an une fois que le deuxième site que nous venons d’acheter dans le pays sera opérationnel.

L’accessibilité au plus grand nombre de ces produits est un enjeu pour leur avenir. Comment ces produits se positionneront-ils par rapport aux produits issus de l’élevage ?

Nos produits seront, au départ, plus chers car ils seront produits en petite quantité, mais je suis sûr qu’avec le temps et les volumes que nous atteindrons, ils seront compétitifs. Cela prendra du temps, peut-être 10 ans, mais comme pour les panneaux photovoltaïques ou les voitures électriques, nous arriverons à des prix abordables.

Quels sont les ingrédients et les technologies mobilisés pour fabriquer vos produits ?

Nous partons d’une cellule de bœuf issue d’un ovule fécondé dont nous isolons une cellule souche indifférenciée que nous cultivons dans un fermenteur. Cette cellule se multiplie grâce à un substrat de culture qui joue le rôle du sang, comme si elle se trouvait dans le corps d’une vache. Nous n’utilisons par de sérum fœtal bovin mais des facteurs de croissance alternatif que ne sont pas d’origine animale. Nous utilisons des fermenteurs de plus d’une centaine de litres et nous pouvons aller jusqu’à des équipements de plusieurs milliers de litres, mais il sera difficile, d’un point de vue technologique, de dépasser des fermenteurs de plus de 10 000 litres.

Quels sont les défis à relever pour assurer le succès de l’agriculture cellulaire ?

A court terme, nous devons solutionner la question des facteurs de croissance qui ne sont pas forcément disponibles et souvent très chers. Pour cela, nous travaillons avec des fournisseurs d’ingrédients pour avoir les bons produits, au bon prix et surtout être approvisionnés régulièrement, sachant que nous avons la bonne formulation. Nous devons aussi obtenir les autorisations réglementaires pour mettre nos produits sur le marché. Deux sociétés, Upside Foods et Eat Just viennent d’obtenir un feu vert de l’USDA pour vendre leurs produits sur le marché américain. Le mouvement est déjà enclenché outre-Atlantique mais l’autorisation risque d’être plus longue à obtenir pour l’Union européenne. Et nous avons aussi besoin d’accélérer la construction de tout un écosystème favorable car nous produits sont totalement nouveaux.

Quels sont les facteurs favorables aux succès de ces nouveaux produits alimentaires ?

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Ils sont nombreux, et en premier je citerais la question environnementale. Nous constatons chaque jour comme le climat change rapidement, avec la question du réchauffement et du manque d’eau qui va obliger les agriculteurs à changer leur façon de cultiver. Nous connaissons tous l’impact de l’élevage sur les ressources naturelles, la pression que cela exerce sur l’environnement et sa contribution à l’augmentation des gaz à effet de serre. Et la population continue de croître. Certains pays importent une très grande partie de la viande qu’ils consomment, et cela pose la question de la souveraineté alimentaire. En Israël, nous importons 88% du bœuf que nous consommons et les proportions sont identiques à Singapour. De nombreux État ne veulent plus dépendre de l’étranger pour nourrir leur population, et c’est légitime.

Mais il y a aussi des oppositions parfois radicales à l’agriculture cellulaire...

C’est vrai que nous avons des opposants déterminés, notamment dans les pays où le lobby de l’élevage ne veut rien changer à ses habitudes, parce que cela remettrait en cause les subventions publiques. C’est le cas dans l’Union européenne, et en particulier dans les pays membres où l’élevage est important, comme la France.

Or, l’agriculture cellulaire est une chance pour les agriculteurs, pas une menace. Les agriculteurs doivent être des partenaires et participer à la transition agricole en marche pour répondre à l’enjeu de nourrir toute la population mondiale, d’assurer la souveraineté alimentaire et de préserver l’environnement. Nous n’allons pas remplacer la viande traditionnelle, qui aura toujours sa place dans notre alimentation. La viande cellulaire offre une solution en plus pour une population mondiale de plus en plus nombreuse. Nous ne sommes d’ailleurs pas à l’origine de la baisse du cheptel qui a déjà commencé sans que nos produits soient sur le marché car les consommateurs changent leurs habitudes, consomment moins de viande et recherchent des alternatives.

Comment parlez-vous de la viande cellulaire au grand public ?

Il faut informer les consommateurs sur ces nouveaux aliments, sans forcément les comparer à la viande que nous connaissons. Je pense que le terme de viande souvent employé n’est pas totalement adapté. Il faudrait inventer un nouveau mot pour cette association de protéines et de matières grasses, car parler de viande créé une confusion. Et introduit l’idée d’une compétition ou d’un remplacement par rapport à la viande traditionnelle. Or il s’agit d’un nouvel aliment avec ses propres caractéristiques, et c’est pourquoi nous avons complètement retiré le mot viande de notre site internet et de notre communication.

Ces nouveaux produits doivent être présentés comme un troisième pilier de notre alimentation après la viande et le lait issus des animaux. Nous sommes donc à ce moment clé où nous allons connaître un grand changement, car l’agriculture cellulaire va permettre de répondre à des enjeux de premier rang tels que la souveraineté alimentaire ou la préservation de l’environnement.

Comment se porte Aleph Farms ?

Depuis notre création en 2017, nous avons franchi de nombreuses étapes importantes grâce à notre R&D, ce qui nous permet d’être prêts aujourd’hui pour aller sur le marché. Nous avons levé au total 120 M$, et nous bénéficions du soutien d'États qui sont concernés au premier chef par la question de la souveraineté alimentaire : les Émirats arabes unis via le fonds souverain ADQ, Singapour via le fonds Temasek et Israël par le biais de subventions publiques. C’est très important d’être soutenu par ces acteurs, qui contribuent à créer un écosystème favorable, auquel devront participer aussi les industriels de l’agroalimentaire. Ces derniers devront jouer le rôle des grands énergéticiens qui ont été déterminants dans le développement des énergies renouvelables. Et nous bénéficions aussi du soutien de fonds d’investissement de premier plan comme L Catterton et DisruptAD qui ont dirigé la dernière levée de fonds de série B en 2021 d’un montant de 105 M$. Aleph Farms est toujours en phase d’investissement, et devrait réaliser son premier exercice rentable en 2028.

  1. Aleph Farms a été cofondé par Didier Toubia, The Kitchen Hub du groupe agroalimentaire Strauss, et Shulamit Levenberg, professeur à la Biomedical Engineering Faculty du Technion, Israel Institute of Technology.