Abonné

Cédric Auriol (Agronutris) : « En matière d’élevage d’insectes, l’alimentation des larves est un point essentiel »

- - 6 min
Cédric Auriol, cofondateur et directeur général d'Agronutris. Crédits : © Agronutris

L’usine d’élevage et de transformation de mouches soldats noires d’Agronutris est entrée en production. Situé à Rethel, dans les Ardennes, le site a été inauguré le 19 octobre et monte en puissance peu à peu pour fournir les fabricants d’alimentation animale. Ce site, qui voit le jour avec le soutien de BPIfrance (fonds SPI) et Mirova (société de gestion dédiée à l’investissement durable affilié de Natixis Investment Managers), est surtout le fruit d’une connaissance pointue de la mouche soldat noire, insecte originaire d’Amérique centrale, dont Agronutris maîtrise l’élevage à grande échelle et continue d’explorer toutes les potentialités, notamment pour ce qui concerne sa transformation. Demain, une deuxième usine doit voir le jour, bien plus grand que la première, et un projet de valorisation des déjections est en cours de développement. Cédric Auriol, cofondateur et directeur général d’Agronutris, fait le point pour Agra Innovation.

Agronutris vient d’inaugurer son usine de Rethel où la production est désormais lancée depuis plusieurs mois. En quoi consiste cette usine ?

L’usine de Rethel est la première grande usine pour Agronutris, elle s’étend sur 16000 m2. Nous avons commencé à recevoir les premières mouches en décembre 2022 et la production monte en puissance régulièrement depuis le début d’année. Le site comprend deux parties principales. La première est dédiée à la production, c’est-à-dire à la croissance des larves et la seconde à leur transformation en farine et en huile. Le projet se concrétise aujourd’hui grâce au soutien de nos partenaires financiers qui ont mobilisé 100 millions d’euros fin 2021, parmi lesquels BPIfrance et le fonds à impact Mirova.

Lire aussi : Ÿnsect dévoile la première puce de génotypage pour l’élevage d’insectes

Comment la production s’organise-t-elle sur le site ?

Nous élevons les mouches soldats noires, une espèce originaire d’Amérique centrale, dans des volières où elles pondent. Ce qui nous intéressent, ce sont les œufs que nous allons ensuite faire grandir et grossir dans des bacs grâce à une alimentation à base de résidus de l’industrie agroalimentaire. Au bout de deux semaines d’élevage, nous obtenons des larves qui sont alors abattues et transformées avant qu’elles ne deviennent des mouches. Les larves sont séchées et nous séparons alors la protéine sous forme de farine, et l’huile. Nous mettons de côté 2% des larves pour qu’elles grandissent au point de devenir des mouches qui rejoignent alors nos volières. Le cycle d’élevage est donc fermé. Nous n’avons pas besoin de nous fournir en insectes de l’extérieur.

Lire aussi : Innovafeed compte déployer le modèle du site de Nesle en France et à l’international

Quels sont les avantages de votre production de mouches soldat noires ?

Le rendement est très performant car avec 70 000 tonnes d’aliment nous obtenons 5000 tonnes de farine et 1200 tonnes d’huile en un laps de temps très court car il suffit de deux semaines d’élevage. Au cours de la durée d’élevage, la larve multiplie par 10 000 son poids ! Peu de temps s’écoule entre chaque cycle et nous pouvons produire en continu sans perte de temps entre deux cycles.

Les farines qui sortent de notre usine ont un impact environnemental très faible comparé aux protéines qu’elles peuvent remplacer. Une tonne de farine produite émet 1,1 tonne de CO2, ce qui est très peu comparé aux farines de poisson ou de soja. 

Les aliments que nous obtenons en bout de chaîne peuvent répondre à de nombreux marchés comme l’alimentation des animaux d’élevage, porcs, poulets ou poissons, ou de compagnie comme les chiens et les chats. D’autres secteurs sont intéressés : pour ce qui est de l’huile, des applications peuvent être trouvées pour la cosmétique, les biocarburants ou l’alimentation humaine, car l’huile présente des qualités similaires à l’huile de coco. 

Enfin, la dimension locale est présente à toute les étapes de la production :  les insectes sont élevés localement, se nourrissent de matières premières locales et la farine comme l’huile trouvent leurs débouchés ici.

Restez au courant en temps réel !

Suivez des thématiques, des projets législatifs, des entreprises et des personnalités pour être notifié dès que nous publions un article.

Lire aussi : Partenariat entre Agronutris et BioMar autour de l’alimentation à base d'insectes en aquaculture

Quels sont les verrous technologiques que vous êtes parvenus à débloquer pour déployer l’élevage et la transformation à grande échelle ?

Nous détenons un savoir-faire exclusif dans l’élevage à l’échelle industrielle des mouches soldats noires, fruit de dix ans de R&D grâce à une vingtaine d’ingénieurs basés à Toulouse, et qui voit aujourd’hui sa concrétisation. Un point clé est de faire pondre les mouches à un même endroit, ce qui nécessite un attractant spécifique, qui est l’un de nos secrets. 

L’alimentation des larves est aussi un point essentiel : il faut obtenir un aliment assez humide et riche qui puisse faire grossir les larves rapidement et leur apporter le taux de protéine et d’huile recherché. Pour cela nous avons mis au point une centaine de recettes de cet aliment, et nous continuons d’en mettre au point de nouvelles. Nous travaillons sur ce point avec Nealia qui fabrique notre aliment selon notre cahier des charges.

La localisation du site est très importante : l’usine doit être installée près de ces sources d’aliments et il faut s’assurer qu’ils soient disponibles dans la durée. Nous devons avoir des résidus disponibles tels que des pulpes de betterave sucrière, du soluble de blé, des drêches de céréales ou encore des coproduits de la transformation de la pomme de terre.

Lire aussi : Ÿnsect lève 160 M€, se réorganise et rationalise ses coûts

Quelles sont les prochaines étapes de développement pour Agronutris ?

La production à Rethel est en phase de montée en puissance et aura atteint son rythme de croisière dans six mois. Le site produit actuellement 5000 tonnes de farine à l’année et va atteindre les 7000 tonnes annuelles dans les prochaines années.

Nous prévoyons une deuxième usine d’élevage et de transformation à Rethel, sur une superficie de 10 hectares, car nous avons sécurisé la fourniture d’aliments. Elle sera trois fois plus grande que l’usine actuelle.

Nous avons aussi un projet d’usine de valorisation des déjections d’insectes, le frass, avec Frayssinet, fabricant de fertilisation des sols. Pour l’instant, nous avons un accord avec cet industriel à qui nous vendons le frass de nos insectes.

Lire aussi : La recherche sur le frass rapproche Agronutris et Frayssinet