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Thomas Boisserie (Les Nouvelles fermes) : « Notre ferme aquaponique présente un excellent ratio entre ressources et production »

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Thomas Boisserie, cofondateur des Nouvelles fermes. Crédits : © Sarah Arnould

A partir d’une technique ancestrale consistant à élever des poissons et faire pousser des plantes en symbiose, les Nouvelles fermes ont perfectionné le modèle de la serre aquaponique afin d’en faire une solution de production à la fois rentable et à faible impact environnemental. Après une première ferme expérimentale, la société vient d’inaugurer près de Bordeaux une des plus grandes fermes aquaponiques d’Europe destinée à alimenter les habitants de la métropole. Mais l’équipe des fondateurs (Paul Morel, Thomas Boisserie, Clément Follin Arbelet, Laura Gaury et Edouard Wautier) ne compte pas en rester là et prévoit déjà de dupliquer ce modèle de production dans 5 grandes villes françaises, afin d’atteindre 40 millions d’euros de chiffre d’affaires annuel d’ici 5 ans. Le point avec Thomas Boisserie, président des Nouvelles fermes.

Pouvez-vous nous présenter la nouvelle ferme aquaponique que vous inaugurez près de Bordeaux ?

Notre équipement est l’une des plus grandes fermes aquaponiques d’Europe en activité. Nous l’inaugurons maintenant mais nous avons commencé la production il y a un an et nous voulions qu’elle ait atteint son rythme de croisière pour la présenter officiellement. Concrètement, sur 5000 m2 à Mérignac, nous faisons pousser des légumes et des plantes aromatiques et nous élevons des truites arc-en-ciel. Les racines des plantes baignent dans de l’eau en circulation et enrichie en nutriments grâce à l'activité piscicole, tandis que les truites sont élevées en bassins. Ce sont leurs déjections qui permettent d’enrichir l’eau des plantes.

Quels sont les avantages de la production en aquaponie telle que vous la mettez en œuvre à Mérignac ?

L’aquaponie consistant à élever des poissons et faire pousser des plantes, le tout en circuit fermé, est une technique millénaire, mais nous avons poussé le modèle afin de le rendre le plus performant possible. Ainsi, notre ferme est très économe en énergie : la serre n’est ni chauffée, ni climatisée, la serre utilise le système d'isolation que l'on appelle bioclimatique, surtout pour éviter le gel, et nous régulons la température par des circulations d’air ou en opacifiant les bâches en été. Notre consommation d’électricité vient surtout de la régulation de la température de l’eau des bassins piscicoles et du fonctionnement des pompes. Nous consommons peu d’eau puisqu’elle circule en circuit fermé pour les plantes et les poissons : à Mérignac, nous consommons environ 1500 m3 par an ce qui représente une économie de 13500 m3 si nous voulions produire les mêmes volumes en agriculture en pleine terre et avec de l’irrigation. Nous suivons le cycle des saisons, ce qui explique que nous ne faisons pas de tomates en hiver. Et nous évitons le transport sur de longue distance puisque nous sommes dans l’agglomération bordelaise, ce qui présente aussi un avantage en termes de nutrition lorsqu’on sait qu’une salade coupée perd en 3 jours sa teneur en vitamine C, alors qu’il ne s’écoule pas plus de 3 heures entre la récolte dans notre serre et la mise en vente en magasin.

Notre mode de production est intensif : avec peu de ressources et de surface, nous obtenons d’excellents rendements. Par exemple, on peut atteindre des rendements 2 fois supérieurs pour les salades, et jusqu'à 10 fois plus importants qu’en plein champ comme avec la blette, dans des conditions idéales de climat, de limitation des pathogènes et de d’enrichissement de l’eau.

Enfin, en termes de prix, nos produits sont commercialisés en grandes surfaces à des prix inférieurs de 15% par rapport aux produits biologiques, ce qui est compétitif.

Quels produits sortent de la serre et avec quels volumes ?

En fonctions des saisons, nous cultivons des salades, des jeunes pousses, des herbes aromatiques, des choux de différentes variétés, des concombres, des navets, des betteraves… Et même des tomates en ajoutant un substrat pour les faire pousser, ou des melons à condition de les palisser. Nous pourrions même cultiver de la vanille si nous pouvions récupérer la chaleur fatale d’un équipement industriel. Sur une année, la serre produit 60 tonnes de végétaux et 12 tonnes de truites. Ce qui fait que notre ferme présente un excellent ratio entre ressources et production, tant en quantité qu’en qualité.

Quelles sont les limites de la production en aquaponie ?

Nous devons prendre en compte les saisons, mais aussi la rentabilité de certaines productions. Par exemples, les poireaux sont techniquement possibles mais les prix sur le marché sont trop bas. Il faut aussi maîtriser la culture de chaque plante qui a ses spécificités, et nous ne pouvons pas nous disperser si nous voulons être efficaces.

Nous ne pouvons pas obtenir de certificat d’agriculture biologique en l’absence de lien au sol pour les cultures ou de rejet des eaux dans le cas de la pisciculture, mais nous suivons le cahier des charges de l’agriculture biologique pour ce qui est des intrants – nous nous interdisons d’utiliser les produits de synthèse - ou des densités de truites, soit 25 kg/m3 d’eau. Et il faut bien maîtriser l’adéquation entre l’élevage des poissons et la culture des plantes. L’élevage des poissons exige par exemple une technicité avancée car nous devons traiter l’eau chargée en déjections en utilisant des bio-filtres contenant un lit bactérien à même de transformer l’ammoniaque en nitrate.

Quels sont vos principaux coûts de production ?

La main d’œuvre est notre premier poste de dépense avec 9 salariés équivalent temps plein dans la serre de Mérignac qui fait 5000 m2. Viennent ensuite la nourriture des truites, puis l’amortissement du coût de construction de la serre, qui représente un investissement de 1,2 million d’euros hors foncier.

Comment êtes-vous parvenu à financer cet équipement ?

Nous avons bénéficié du soutien de l’Union européenne, de l’État, de la Région et de BPIfrance pour 300 K€, et aussi de nos actionnaires qui ont participé à la dernière levée de fonds de 2 millions d’euros en 2021 : le fonds d’investissement Irdi, le fonds de la Région Nouvelle-Aquitaine Naco et de business angels. Et nous avons trouvé un terrain agricole dans la métropole bordelaise à un prix très intéressant.

 Quand la serre sera-t-elle rentable ?

Nous espérons pouvoir atteindre une rentabilité mensuelle à partir de ce mois de juin, et nous prévoyons un premier exercice rentable complet en 2024. Le chiffre d’affaires de la serre devrait atteindre 900 K€ en 2024, dont un quart venant des truites et les trois-quarts des légumes.

L’expérience acquise va-t-elle permettre de dupliquer votre modèle de production ?

Nous prévoyons d’ouvrir des serres aquaponiques dans 5 métropoles françaises dont l’Ile-de-France. Nous poserons la première pierre de la prochaine serre début 2024, je ne peux pas encore vous dire où mais elle sera plus grande que celle de Mérignac. Ce sont des projets longs à mener en raison du foncier agricole rare près des grandes villes, des autorisations administratives et des recours à purger. Ce qui va sans doute nous amener à lancer plusieurs projets en parallèle. Et pour concrétiser ces projets, nous allons réaliser une levée de fonds prochainement.