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Agriculture régénératrice : la bataille de la définition

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Plusieurs initiatives, publiques et privées, proposent leur définition de l’agriculture régénératrice. Mais aucune ne s’impose pour l’instant. Le scénario d’une inscription dans la loi divise les opérateurs.

L’agriculture régénératrice ne dispose pas à ce jour, « de définition précise en matière agronomique ou scientifique pure », constate Stéphane Jézéquel, directeur scientifique d’Arvalis. « La définition originelle date des années soixante-dix/quatre-vingt. Elle était employée par les agronomes anglo-saxons afin de trouver les moyens de stabiliser voire de booster la productivité en agriculture biologique, sans appauvrir les sols », rappelle Lionel Alletto, directeur de recherche au sein du centre Inrae Occitanie-Toulouse.

Depuis, le concept est sorti du périmètre de la bio, sans pour autant avoir été normalisé. Une définition, le Conseil économique et social européen en a bien proposé une dans un avis d’initiative publié en 2025. Mais elle n’a aucun caractère officiel, et ne s’est pas encore imposée aux initiatives du privé.

Au niveau international, une structuration existe. Depuis 2002, les géants Unilever, Nestlé et Danone sont fédérés au sein de la SAI Platform (Sustainable agriculture initiative), qui propose notamment un programme d’agriculture de régénération, auquel adhèrent par exemple Bonduelle ou McCain. La SAI Platform prévoit de publier « en juin 2026 » une version actualisée de ce référentiel intitulé Regenerating Together, destiné à fournir un standard mondial au sujet de l’agriculture régénératrice. Les programmes appliqués en France s’appuient d’ailleurs généralement sur cette structure, en plus de l’initiative SBTi (Sustainable Based Target Initiative), née en 2015 suite à l’accord de Paris. Mais là encore, ces initiatives ne débouchent pas, pour le moment, sur une définition officielle.

Le succès de la souplesse

Le flou autour de la définition de l’agriculture régénératrice peut d’ailleurs expliquer en partie son succès actuel. Moins contraignant que l’agroécologie (inscrite dans le code rural), surtout aux yeux des agriculteurs, le concept s’avère « plus pragmatique et donc plus applicable à leur situation pédoclimatique qu’un cahier des charges réglementaire figé », explique ainsi Stéphane Jézéquel.

Mais la frontière avec l’agriculture conventionnelle est jugée parfois trop poreuse. Il faut par exemple faire attention « à ce que cela ne soit pas un terme purement marketing, et qu’il y ait réellement des efforts derrière », prévient le chercheur Lionel Alletto. Par exemple, dans les pratiques recommandées par les projets existants, il n’existe souvent « pas de limitation en matière d’usage d’intrants, spécialement de produits phytosanitaires », regrette-t-il.

C’est pourquoi « une définition acceptable » portée par les pouvoirs publics apparaît indispensable, estime Léa Lugassy, directrice scientifique de l’association PADV (Pour une agriculture du vivant), afin de « massifier la pratique, sans figer, sans contraindre ». Samuel Marquet, cofondateur de Gaïago, propose par exemple que « des indicateurs clairs et précis » soient inscrits dans la loi, comme le taux de matière organique dans le sol, ou la quantité de CO2 séquestré etc.

L’inscription dans le code rural ne fait toutefois pas l’unanimité, même en cas de définition souple. Les plus sceptiques redoutent la création d’un cadre trop rigide. « J’ai très peur que si l’on crée une définition trop simpliste, on crée une forme d’aspect binaire. […] Il ne faut pas perdre des agriculteurs. On a trop cherché à simplifier leur réalité », craint par exemple Chuck de Liedekerke, cofondateur et directeur général de Soil Capital.

Pour l’heure, l’agriculture de régénération dispose déjà d’un indice. Publié fin 2025 dans la revue scientifique Sustainable Futures, l’indice de régénération de PADV repose sur l’analyse de douze indicateurs. Parmi eux figurent la mesure de l’intensité du travail du sol, de son taux de matière organique, son taux de couverture, la baisse de l’usage d’engrais, de pesticides, ou encore la longueur des rotations. En 2026, son indice est utilisé sur 304 000 ha en France. Prudence néanmoins : l’intégralité de ces 304 000 ha ne peut être qualifiée d’agriculture régénératrice, beaucoup d’agriculteurs ayant d’importantes marges de progrès.

L’équation entre précision et souplesse n’est pas encore résolue. Reste à savoir si une définition officielle du concept viendra de l’État ou du secteur privé, ou d’un mélange des deux.

La définition de l’agriculture régénératrice date des années 1970/1980

KC