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Agtech française: « La dynamique reste forte », selon Capagro

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Pour Agra'UP, Bénédicte Monpert, membre du directoire de Capagro, (photo ci-contre) dresse un état des lieux de la dynamique de l’agtech française. Le constat est plutôt positif. Selon la principale société de capital-risque des filières agricoles et agroalimentaires, tous les signaux restent au vert. Elle rappelle que le plus gros deal de l'histoire de l'agtech a eu lieu en décembre, avec le rachat du français Antelliq. Entretien.

La fin d’Airinov et les difficultés d’Applifarm marquent-t-elles un tournant pour l’agtech française ?

B.M : Nous ne percevons pas de signaux inquiétants, au contraire. Chez Capagro, nous avons doublé le nombre de dossiers cette année ; nous en recevons de plus en plus, dont environs 40% pour l’agtech. La dynamique reste donc forte. Pour s’en convaincre, rappelons que le plus gros deal de l’histoire de l’agtech a eu lieu en décembre dernier avec le rachat du français Antelliq par Merck&Co pour 3,25 milliards d’euros. On peut ajouter également que la robotique est actuellement en plein essor, avec la levée de fonds de FarmWise de 14 millions de dollars, et d'autres qui se profilent.

Pour apporter quelques éléments de contexte sur le cas Airinov,  on peut rappeler que Parrot avait racheté par ailleurs 3 ou 4 autres start-up de drone dont l’activité recouvrait l’agriculture. L’un des challenges du drone, est de montrer à l’agriculteur que son investissement est rapidement rentable.

À l’image du drone, de nombreuses start-up françaises se sont créées autour d’un objet connecté, avant de se réorienter peu à peu vers des OAD. Est-ce une bonne stratégie ?

BM : La difficulté de ces modèles, c’est que pour faire un outil d’aide à la décision (OAD), il faut de la donnée. Et pour avoir de la donnée, il faut un capteur. C’est pour cela que la plupart des start-up ont commencé par les capteurs. Et les modèles performants seront ceux qui parviendront à intégrer la chaîne, de l'utilisation de la donnée jusqu'au service final à l'agriculteur.

L'un des écueils pour certaines start-up, c’est qu’elles se sont positionnées sur des marchés de niche, en misant sur des early adopters. Mais leur marché plafonne rapidement, et le challenge va être de se déployer sur l’ensemble des grandes cultures. C’est nécessaire en termes de taille de marché, mais aussi du point de vue de l’utilisateur ; pour l’agriculteur, c’est important de pouvoir rentabiliser un service sur plusieurs cultures.

Le schéma idéal aujourd’hui, c’est d’avoir des algorithmes qui puissent livrer des préconisations faciles d’accès, en se branchant sur n’importe quel capteur, et applicables à plusieurs cultures.

Est-ce facile de développer ses propres algorithmes ? Les bons algorithmes appartiennent à des instituts techniques, les outils d’intelligence artificielle appartiennent à des géants du numérique…

BM : Certains algorithmes basiques, notamment issus de la recherche académique sont en libre accès. C’est souvent ce dont partent les start-up ; dès lors, ce qui fait la différence, c’est la capacité à améliorer, à customiser rapidement ces outils.

Dans ce domaine, la longueur d’avance est un vrai facteur. Pour entraîner des algorithmes sur des usages particuliers, ça prend du temps, des compétences internes variées (IA, data scientists, reconnaissance d'images...) et des données. Des start-up qui ont levé entre 5 et 10 millions d’euros vont généralement pouvoir le faire, en salariant des spécialistes d’intelligence artificielle.

Les grandes entreprises du numérique peuvent apporter un vrai plus à condition d’instituer une relation équilibrée. Elles mettent à disposition de la puissance de calcul, ou des données. La start-up ne pourra pas développer tout toute seule. Il y a plusieurs exemples de grands acteurs du numérique qui s'intéressent à l'univers agricole comme IBM, au travers du programme IBM Food.

Que vous inspire le rachat de Cropio par Syngenta, ou celui d’Anteliq par Merck&Co ?

BM : On vit une époque de convergence entre les grands groupes de l’agrobusiness et les start-up. Jusqu’ici les grands groupes restaient sur les business models établis ou pensaient réaliser seuls les innovations ; et les start-up s’en méfiaient et leurs technologies n’étaient pas toujours matures.

Mais actuellement, les géants de l’agrobusiness se posent beaucoup de questions sur leur modèle ; avec les questions environnementales et les changements d’organisation apportés par le numérique, ils sont amenés à évoluer vite. Et en face, les start-up sont plus plus matures. Si bien que l’on voit de plus en plus souvent des géants de l’agrobusiness participer aux levées de fonds.

Y-a-t-il une spécificité française dans l’agtech ?

BM : Sur le plan des secteurs, le paysage français est assez similaire au reste du monde. On peut peut-être noter que la France fait partie des pays qui ont le plus développé de robotique ; l’Inria a formé beaucoup d’ingénieurs de qualité dans ce domaine. Plus largement, la France dispose d’une grande richesse académique.

Le défaut commun aux start-up françaises, c’est peut-être qu’elles restent davantage sur leur marché que leurs homologues étrangères – elles ont souvent peur de l’export. L’une des raisons c’est que le marché français est assez profond. Mais le piège, c’est qu’il est toujours insuffisant pour perdurer.

Mais c’est en train de changer. De plus en plus de start-up françaises sont en train de passer le cap. Dernièrement, M2i a levé 60 millions d’euros, notamment auprès d’ADM (voir ci-après) et Prêt à Pousser auprès d'Inventures. Et nous avons dans notre portefeuille deux nouvelles entreprises françaises qui ont levé des fonds à l’étranger en 2019.

Propos recueillis par Mathieu Robert