Le spectre de la fin de notre indépendance alimentaire est-il vraiment percu maintenant que les prix des matières premières augmentent de façon peut-être inexorable ?
En tout cas, ceux qui s’en inquiètent sentent qu’il faut réfléchir à nouveaux frais sur les objectifs d’une politique agricole pour la France et pour l’Europe, cela va bien finir par se faire. Et les entreprises, quant à elles, doivent rapidement s’adapter à la volatilité des cours et revoir en conséquence leurs politiques d’approvisionnement. Ce que la puissance publique (à un coût qui était mutualisé à travers le contribuable) leur fournissait naguère comme assurance contre les risques de marché doit être couvert par d’autres systèmes. Les industriels devraient donc porter attention à un travail que publie fort à propos ces jours-ci la chaire européenne « filière d’excellence alimentaire » de l’Essec. Sous le titre Hausse de 60 % du prix du blé en 5 mois : gestion de risques pour les entreprises et perspectives, l’étude de Francis Declerck et Olivier Fourcadet Perspectives en agroalimentaire – Cahier n° 8 de la Chaire européenne d’excellence alimentaire ESSEC – septembre 2007 cible sur une matière première agricole ô combien emblématique, en se demandant s’il y n’a pas en l’occurrence « une bulle déconnectée de toute réalité de l’offre et de la demande ». En tout cas, notent les auteurs, « la déréglementation de la Pac destinée à réduire le coût de l’encadrement des prix des céréales et le financement des stocks ainsi que l’ouverture des marchés ont rendu les prix européens ultra-sensibles aux événements mondiaux ».
Jusqu’à la fin de la campagne, en juin 2008, tous les facteurs actuels de hausse risquent de subsister : les stocks sont au plus bas, les récoltes de l’hémisphère sud peuvent être encore mauvaises en janvier, et la demande pourrait ne pas fléchir malgré des prix élevés car les pays émergents restent acheteurs au moment même où les Etats-Unis et l’Europe investissent dans les biocarburants. Certes, le marché peut se retourner, mais à deux conditions qui ne seront pas facilement réunies : que l’on autorise en Europe l’importation de maïs OGM américains pour satisfaire les besoins de l’alimentation animale et de l’amidonnerie, comme c’est le cas pour l’importation de soja OGM ; et que la demande faiblisse parce que la production de viande fléchirait faute de consommation ou parce que l’on stopperait momentanément les usines de biocarburants en cours de construction. Par ailleurs, la suppression de 10 % de jachère prévue par la Commission peut aussi remettre 10 à 17 millions de tonnes en production en Europe en 2008 et réduire d’autant les tensions. De plus, l’examen à mi-parcours de la réforme de la PAC pourrait, puisque les prix sont élevés, permettre de faire accepter la suppression des références 2000-2002 pour le versement des droits à paiement unique (DPU).
Une occasion à saisir
Un système moins onéreux pour le budget européen pourrait donc plus facilement voir le jour, avancent les experts de l’Essec.
Quoi qu’il en soit de ces hypothèses, la volatilité des prix du blé s’est amplifiée durablement car il semble que le mouvement de déréglementation des prix administrés par la Commission et que la mondialisation vont continuer. Par conséquent, si les agriculteurs sont gagnants aujourd’hui où les prix montent, les risques de perte sont plutôt pour les utilisateurs de céréales, et l’on peut craindre de véritables faillites à ce stade. D’où le plaidoyer des auteurs pour que les entreprises recourent aux outils de gestion des risques de prix en se couvrant sur les marchés à terme (contrats à terme et contrats d’option), Cette pratique n’est que trop peu répandue, selon eux, dans des professions comme la meunerie et surtout l’alimentation animale. Ces utilisateurs risquent d’acheter à prix élevé et, en cas de retournement, de ne pas pouvoir vendre leurs produits transformés en conséquence. De même, les usines de biocarburants, dont les plans d’investissements étaient fondés sur un blé à 110/140 euros la tonne alors que le prix du pétrole est stabilisé depuis l’été 2005 à 70 dollars, risquent fort de produire à perte, ajoute l’étude, sauf s’ils concluent des contrats d’approvisionnement à prix ferme sur la durée d’amortissement des principaux équipements.