Abonné

Engrais : une campagne 2027 à risque

- - 9 min

En reportant l’annonce du montant qu’elle veut allouer aux agriculteurs pour les aider à supporter la hausse du prix des engrais, Bruxelles n’a pas calmé l’extrême attentisme des opérateurs. Le marché des engrais est dans une situation à risque : l’ « abordabilité » des fertilisants est à son plus bas, depuis plusieurs mois, ce qui grève les perspectives de surfaces semées et de revenus des agriculteurs pour la récolte 2027. Et tous les opérateurs sont pendus aux déclarations de Donald Trump et des dirigeants iraniens, dont une entente ferait baisser les prix des engrais. Résultats : toutes les entreprises reportent leurs achats, y compris les exploitations agricoles. Ces reports ont une limite : le marché des fertilisants obéit à une chaîne logistique bien rodée, mais sensible à toute perturbation. Plus la situation perdure, plus la logistique est susceptible d’être affectée, aggravant potentiellement les tensions.

C’est un graphique produit par la banque néerlandaise Rabobank qui résume le mieux l’équation inédite du marché des engrais. L’ « abordabilité » des matières fertilisantes, c’est-à-dire le ratio entre le prix commodités agricoles et celui des engrais est à son plus bas. Et sur une durée d’une longueur inédite depuis vingt ans. Cela met d’ores et déjà les agriculteurs dans une situation difficile ; ils ont réduit leurs emblavements pour les semis de printemps, avec une baisse de la sole française de maïs de 10 %, qui ne sera pas entièrement compensée par d’autres cultures.

En l’état, une nouvelle baisse de la sole en 2027 est très probable, mais pas certaine. C’est l’autre particularité de la conjoncture actuelle : la situation de marché peut s’améliorer significativement d’un jour à l’autre. Tous les opérateurs sont suspendus aux déclarations de Donald Trump et des dirigeants iraniens, qui pourraient rouvrir le détroit d’Ormuz. Résultat de cette situation inédite : les opérateurs se comportent de manière inhabituellement attentiste. C'est pour cette raison que la ministre de l'Agriculture a constitué le 13 mai un «comité exceptionnel de crise». 

Traditionnellement, « les agriculteurs et organismes stockeurs (OS) commencent généralement leurs achats de couverture courant mai », relève Antoine Hacard, président de La Coopération Agricole Métiers du grain. En effet, les prix sont traditionnellement bas à cette période, la campagne de fertilisation dans les parcelles céréalières françaises étant terminée. Si bien qu’une majorité des achats sont réalisés durant le printemps, jusqu’à l’été. Dans une situation idéale et sans qu’il s’agisse d’une règle stricte, le taux de couverture atteint aux alentours de 70 % en septembre. Dans ce contexte, les OS et les agriculteurs ont le temps de s’approvisionner en intrants pour les appliquer en sortie d’hiver.

Un été décisif

En cette fin du mois de mai, très peu sont aux achats. Et la récente décision de la Commission européenne de reporter la présentation du montant qu’elle compte allouer au secteur agricole pour surmonter cette crise ne devrait pas arranger les choses. « Les prix, aujourd’hui, ne nous permettent pas, effectivement, d’opérer à l’importation », constate Yohan Merieau directeur de Fertiline (branche engrais du groupe InVivo). Les acteurs scrutent la situation du détroit d’Ormuz, et espèrent profiter d’une potentielle détente, même légère, des cours. L’attentisme ne tient qu’aux cours des engrais, car aucun problème logistique, ou de disponibilité de volume physique, n’est rapporté par les professionnels contactés.

Alors, jusqu’à quand les opérateurs peuvent-ils différer leurs achats, sans risquer de compromettre les premiers épandages en sortie d’hiver 2027 ? « Entre mai et jusqu’à la mi-juin, les retards sont rattrapables », estime Sébastien Pirart, responsable approvisionnement du groupe coopératif normand NatUp. Si l’activité n’accélère pas, passé ce délai, les soucis logistiques risquent de s’accumuler, et les retards évoqués seront de plus en plus difficiles à compenser. Antoine Hacard résume la situation en ces termes : « Jusqu’au 15 mai, c’est vert. Là, petit à petit, on est en train de passer à l’orange. Et puis, à partir de début août, on va tranquillement basculer de l’orange au rouge. »

Le marché des fertilisants obéit à une chaîne logistique traditionnellement bien huilée. Mais, comme beaucoup de secteurs, elle est vulnérable aux perturbations, d’autant plus dans des régions comme la France, très dépendante des importations. Le délai entre la commande des engrais par l’importateur et leur arrivée chez l’agriculteur peut se compter en semaines, voire en mois. La marchandise est transportée en France par bateau, puis acheminée par camion.

Possibles tensions logistiques

À mesure que les décisions d’achat sont différées, le calendrier se resserre. Les opérateurs signalent que les flux pourraient se concentrer sur des périodes déjà sous tension logistique, notamment au moment des récoltes et des exportations céréalières. Pour rappel, les premières coupes et le début de la campagne d’export surviennent généralement mi-juin/juillet en France. Au vu du retard accumulé dans les achats d’engrais, et si la situation perdure, « il peut y avoir une tension sur les places portuaires et les capacités de déchargement », pointe Sébastien Pirart.

La flotte de camions utilisée pour les engrais est souvent la même que pour les grains. « Un camion part chargé en grains pour un port d’exportation, et repart du même port chargé en engrais », décrit Gilles Duquesnoy, président d’Amaltis, négociant spécialisé dans les fertilisants. Et si les achats d’engrais se produisent en pleine récolte, le risque de manque de disponibilité de véhicules augmente, renchérissant potentiellement le coût du fret, qui sera répercuté in fine sur l’agriculteur. Cela signifie que certains camions peuvent tourner à vide ou que « des délais d’attentes très long peuvent survenir sur les sites de chargement et de déchargement. Tout cela génère des coûts supplémentaires », alerte Sébastien Pirart.

Enfin, « si tout le monde se met à acheter les engrais au dernier moment, les prix flamberont encore plus », prévient de son côté Gilles Duquesnoy. Et les agriculteurs qui voulaient profiter d’une baisse de prix, qui hésitaient sur les surfaces à emblaver ou les quantités de fertilisants à épandre, pourraient avoir une mauvaise surprise.

KC

La situation est maîtrisable jusqu’à mi-juin

Prix des engrais : Genevard installe un «comité exceptionnel de crise»

Dans un contexte de flambée des prix des engrais azotés, la ministre de l'Agriculture, Annie Genevard, a réuni la filière des engrais (interprofessions agricoles, fabricants, distributeurs, instituts techniques) le 13 mai, pour «faire le point sur la crise des engrais». A cette occasion, elle a annoncé l'installation d'un «comité exceptionnel de crise engrais», avec pour objectif de «suivre en temps réel les prix, les stocks et les flux, et travailler avec les filières sur les adaptations nécessaires». À l'occasion de la Matinée export organisée par Intercéréales et Agro Paris Bourse le 25 mars, le président de la Coopération agricole - Métiers du grain a alerté sur les effets d'une hausse prolongée des prix des engrais sur la récolte de céréales 2027. « Les coopératives françaises achètent leurs engrais à partir du mois de mai. S'il ne se passe rien d'ici au 15 mai, nous allons mettre en forte tension notre capacité de production », avait déclaré Antoine Hacard. Interrogé le 5 mai, le délégué commercial Denis Le Fèvre du négociant d’engrais Amaltis (200 000 t d’engrais, dont 95 000 t d’urée), indiquait: « il ne se passe quasiment rien depuis un mois et demi ». La société n’a « aucune visibilité sur les importations d’urée dans un contexte où les prix sont inabordables et où les volumes manquent ».

Engrais décarbonés : une PPL ciottiste pour faciliter l'installation d'usines en France

Les députés du groupe ciottiste ont déposé le 12 mai une proposition de loi visant à faciliter l'installation d'usines d'engrais décarbonés en France. Ils proposent d'étendre la présomption de raison impérative d’intérêt public majeur aux projets d'usines d'engrais décarbonés. Ce principe avait été récemment étendu à des projets d'énergies renouvelables, de stockage d'énergie, de réacteurs électronucléaires et à certains ouvrages de stockage d'eau. Un projet existe dans l'Est de la France avec l’entreprise Hynamics (filiale d'EDF) qui souhaite produire de l'hydrogène renouvelable et bas carbone pour le secteur des engrais. Le projet HyforSeeds consiste en une unité de production d'une capacité de 50 MW sur le site de LAT Nitrogen dans la zone industrielle d'Ottmarsheim-Chalampé (Haut-Rhin). Le gouvernement a récemment reçu le feu vert de Bruxelles pour soutenir ce projet à hauteur de 144 millions d’euros. En Europe, le leader des engrais azotés décarbonés est l'espagnol Fertiberia, avec l'usine de Puertollano, au Sud de l’Espagne, qui est « le premier site industriel au monde à fabriquer de l’ammoniac à partir d’hydrogène pour la production d’engrais azoté », selon Vivescia, avec qui il travaille en France.