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En direct avec Sylvie Chartron (Groupe Mars), vice-présidente du groupe de travail sur l’alimentation de la CIAA Eviter les handicaps concurrentiels

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A l’occasion du dîner-débat de la CIAA à Bruxelles sur le thème de la reformulation des produits alimentaires qu’a organisé la Confédération à Bruxelles, Agra alimentation a rencontré Sylvie Chartron, vice-présidente du groupe de travail sur l’alimentation de la CIAA et responsable des affaires scientifiques européennes au sein de la société Mars chocolat.

Agra alimentation: Tout d’abord, pourquoi organiser un débat sur la reformulation des produits alimentaires ? Et pourquoi maintenant ?
Sylvie Chartron : Pour un ensemble de raisons qui se conjuguent. Comme vous le savez, la CIAA est membre de la « Plateforme européenne d’action en matière d’alimentation, d’activité physique et de santé » et nous avons pris l’habitude tous les ans d’organiser un dîner-débat pour marquer les étapes enregistrées dans les travaux de cette Plateforme. Chaque année nous abordons un sujet différent et cette année nous avons choisi d’évoquer le thème de la reformulation des produits alimentaires. Nous avons également fait en sorte que notre rencontre coïncide avec la réunion des membres du Groupe de haut niveau de l’UE sur la nutrition et l’activité physique (1) pour les informer des efforts de l’industrie alimentaire en matière de reformulation. La tenue de notre débat est également liée aux discussions en cours actuellement au niveau du Conseil des ministres et du Parlement européen sur la proposition de règlement sur l’information des consommateurs sur les denrées alimentaires ainsi que sur le projet de règlement sur les allégations nutritionnelles et de santé. Nous estimons que l’industrie se doit de communiquer régulièrement sur tous les efforts qu’elle déploie pour permettre aux consommateurs de faire des choix appropriés en matière d’alimentation en toute connaissance de cause.

Pour des décisions cohérentes

Lors des débats les représentants de l’industrie ont mis l’accent sur la nécessité de concentrer les initiatives de reformulation sur des bases scientifiques « solides et réalisables » tant sur le plan technologique que réglementaire. Estimez-vous que le cadre réglementaire actuel n’est pas adéquat et qu’il faudrait y apporter des modifications ? Lesquelles par exemple ?
Ce que nous souhaitons c’est que, si de nouvelles règlementations devaient voir le jour, celles-ci devraient à tout le moins être cohérentes. Un exemple: les produits chocolatés. Nous sommes contraints par les autorités de santé publique nationales, par l’OMS (Organisation mondiale de la santé), par le Livre blanc de l’UE de procéder à la diminution des teneurs en sel, en matière grasses et en sucre dans nos produits. Or dans le cas des produits chocolatés il existe une directive européenne qui impose une certaine proportion de beurre de cacao dans la composition des produits pour pouvoir porter l’appellation « chocolats ». Face à une telle situation d’incohérence l’industrie du chocolat n’est pas vraiment encouragée à reformuler ses produits. Idem pour les teneurs en sucre où dans un certain nombre de produits nous ne sommes pas autorisés à utiliser des édulcorants à la place du sucre. Mais alors comment devrions nous nous y prendre ? Concernant les bases scientifiques solides, il existe plusieurs domaines scientifiques sur lesquels les experts ne sont pas d’accord entre eux. Il est par exemple trop simpliste de mettre dans le même sac tous les acides gras trans (AGT) dans la mesure où certains d’entre eux peuvent faire augmenter le mauvais cholestérol et d’autres sont neutres. Pourquoi dès lors les diminuer alors qu’ils ne présentent pas de danger pour la santé humaine ? A ce propos la France vient récemment de procéder à une réévaluation des recommandations sur les acides gras trans en mettant en exergue que certains d’entre eux sont à diminuer et d’autres pas. Il nous faut une position claire comme celle de l’Autorité européenne de sécurité alimentaire (AESA) qui a estimé que les AGT ne présentaient pas de danger particulier pour la santé des consommateurs. De toutes les façons la plupart de nos produits alimentaires sont aujourd’hui en matière d’AGT sous le seuil recommandé par l’OMS, soit 1 % de l’apport calorique quotidien total.

Procéder étape par étape

A votre avis de quoi dépend essentiellement le succès potentiel futur de vos initiatives en matière de reformulation ?
Toute industrie alimentaire n’a qu’une seule préoccupation: faire en sorte que ses produits plaisent et continuent à plaire à ses consommateurs. Et s’il faut reformuler les produits il faut le faire mais pas n’importe comment. Diminuer d’un seul coup de 25 ou 30 % la teneur en sucre de votre café ou de votre yaourt préféré cela ne marchera pas. Il est nécessaire de procéder étape par étape et faire en sorte que le consommateur puisse s’habituer à cette diminution de la teneur en sucre. Idem pour le sel : si vous diminuez d’un tiers la teneur en sel d’un plat cuisiné, le consommateur n’en voudra pas et il pourrait même rajouter lui-même une quantité de sel bien supérieure, ce qui serait in fine contraire aux objectifs de santé préconisés par les autorités de la santé. A quoi servirait un produit très reformulé qui resterait sur les rayons des magasins ? C’est donc l’acceptation du consommateur qui nous permettra d’avancer dans la reformulation de nos produits. Il nous faut également travailler la main dans la main avec nos partenaires de la santé, les associations de consommateurs ainsi que les Etats membres.

Le Conseil des ministres a demandé de faire en sorte que les initiatives de l’industrie en matière de reformulation soient conçues de manière à toucher tous les groupes socio-économiques et donc les produits alimentaires dans toute la gamme des prix. Pouvez-vous affirmer que les initiatives actuelles de l’industrie vont dans ce sens ?
Absolument ! Les travaux de reformulation cela coûte beaucoup d’argent pour l’industrie en matière de recherche et de tests d’acceptation auprès des consommateurs. Et les premiers produits que l’industrie reformule ce sont justement les produits les plus vendus, donc les plus accessibles au grand nombre de consommateurs. Nous touchons de ce fait tous les groupes socio-économiques.

Lors des débats il a été aussi souligné le fait que les entreprises qui reformulent leurs produits ne doivent pas souffrir d’un «handicap concurrentiel»: que préconise l’industrie pour éviter une telle situation ?
Imaginons, d’un côté, un grand fabricant de céréales de petit-déjeuner qui décide de diminuer la teneur en sucre de ses produits et, de l’autre, le reste des entreprises qui ne suivent pas le mouvement. Cela ne peut pas fonctionner très longtemps; il faudrait donc que toutes les entreprises marchent dans la même direction et à la même vitesse afin d’ aider les consommateurs à s’habituer aux produits reformulés. L’idéal pour nous serait que les consommateurs ne se rendent même pas compte qu’ils consomment des produits reformulés !

(1) Présidé par la Commission européenne ce groupe, composé de représentants des « 27 » (+ la Norvège et la Suisse), se réunit au moins 3 fois par an et aide les gouvernements à partager leurs idées et pratiques (par exemple en abaissant la teneur en sel, matières grasses et en sucre des produits alimentaires).