Nous publions le point de vue d’un haut responsable et expert du secteur, en respectant sa volonté d’anonymat. Il tombe à point nommé au moment où démarre le fonds AgroInvest.
Un nouveau fonds pour l’agroalimentaire vient de voir le jour. Il faut s’en féliciter, et lui souhaiter plein succès, même si les doigts de la main suffisent encore pour le compter avec ses pairs.
Chacun s’accorde aujourd’hui à reconnaître, les forces, les faiblesses, les besoins de l’agroalimentaire français.
Point n’est besoin, donc, de gloser sur les premières : premier secteur industriel en terme de chiffre d’affaires, troisième employeur industriel, au premier rang européen, au deuxième rang mondial, puissant contributeur d’excédent commercial, principal débouché de la production agricole, vecteur de développement rural…le tableau est désormais unanimement reconnu.
Nul besoin non plus de revenir sur les secondes : trop peu de groupes mondiaux, tissu composé d’une multitude d’entreprises de petite taille (avec la force de la souplesse et de l’innovation, mais la faiblesse structurelle inhérente), insuffisance de moyens de recherche et de développement, contraintes alourdies au regard des attentes, légitimes, en matière sanitaire, mais aussi désormais nutritionnelles ou environnementales, clientèle concentrée sur quelques grands groupes de distribution, déficit d’image et d’attractivité, présence insuffisante sur les marchés tiers en développement.
Quant aux besoins, tels qu’ils ressortent du diagnostic objectif que chacun peut porter, il en est un qui nous interpellera davantage ici : celui en capitaux.
En la matière, les besoins des industries agro-alimentaires françaises sont considérables. Elles doivent investir en matériel pour améliorer leur productivité dans un contexte de compétition renforcée, leur qualité et la sécurité de leurs produits dans un contexte d’attentes et d’exigences accrues, leur renouvellement de gamme dans un contexte de curiosité ou de versatilité croissante du consommateur. Elles doivent investir en immatériel pour conforter leur effort de recherche et d’innovation, renforcer leurs actions de promotion, partir à la conquête des marchés extérieurs. Elles doivent dégager les moyens pour s’adapter aux évolutions de leur amont et de leur aval, aux nouvelles perspectives, aux nouveaux horizons. Au premier rang des ressources nécessaires figurent les ressources financières, pour assurer ce besoin d’investissement, pour accompagner leur croissance interne et externe, parfois leur restructuration autour d’acteurs performants, pour dégager et créer de la valeur au-delà de l’ «effet ciseaux », et bientôt pour nombre d’entre elles pour accompagner leur transmission.
Dans une économie de plus en plus financiarisée, jamais sans doute les capitaux disponibles n’ont été aussi abondants, au point parfois de générer d’incertaines bulles spéculatives. Et pourtant, jamais la difficulté pour le secteur agro-alimentaire d’accéder aux financements dont il a besoin n’a été aussi forte, aussi prégnante.
Nos atouts sont perçus comme des handicaps
Car son grand défaut est, au regard des gestionnaires habituels de capitaux, de n’être pas assez spéculatif. Ses atouts à long terme, notamment sont son lien avec la production agricole, son ancrage territorial, son adaptation aux contraintes d’environnement, sa créativité industrielle, sont perçus, sous l’angle financier, comme autant de handicaps à court terme, obérant l’amélioration immédiate de la rentabilité des capitaux investis, le fameux taux de retour sur investissement (TRI) qui est désormais l’implacable règle à laquelle se soumettent, bon gré mal gré, les opérateurs en capitaux.
C’est sur la base de ce constat de défaillance, ou d’inappétence du marché, qu’a été créé, à l’initiative du précédent gouvernement, le dispositif France Investissement, visant à accompagner le développement des PME, tous secteurs confondus, par la mobilisation renforcée de 3 milliards d’Euros sur six ans, dans un partenariat entre la Caisse des Dépôts et Consignations et six acteurs privés majeurs. Sous la conduite de son très dynamique président, France Investissement s’est notamment fixé comme objectif de venir en complément, ou en substitution de cette présence insuffisante du marché, en pondérant l’objectif de rentabilité par celui de durabilité.
Mea culpa des gestionnaires
Mais il faudra sans doute encore un peu de temps, beaucoup d’énergie, et peut-être de remise en cause culturelle, pour que cette approche de la stratégie durable, au-delà de la rentabilité conjoncturelle, se diffuse auprès des partenaires privés du dispositif. Les grands fonds internationaux commencent à songer à la possibilité d’une telle révolution, qui les conduirait à renouer avec une approche plus « industry-minded » et moins axée sur le court terme et la recherche à tout prix de la meilleure performance à deux chiffres. Le risque des bulles spéculatives, les défis sur le long terme auxquels sont confrontés les fonds de pension face à l’allongement de la durée de vie ne sont pas étrangers à cette remise en cause. Puissent nos acteurs nationaux, plus épargnés que d’autres par ces défis du fait d’une structure sociale différente, n’être pas les derniers à faire cette révolution.
Osons, pour conclure, un rapprochement audacieux. Nous l’emprunterons aux gestionnaires de fonds eux-mêmes, qui reconnaissent n’être pas assez présents dans les secteurs de l’agroalimentaire et de la construction aéronautique. Les structures industrielles des deux secteurs sont fondamentalement différentes. Et les défis d’organisation aussi. Les calendriers de besoin en capital ne sont pas les mêmes. Mais, par delà le mea culpa des gestionnaires de capitaux, un point les réunit : ce sont deux secteurs stratégiques, porteurs d’avenir à long terme, dans lesquels notre pays dispose d’atouts considérables. Puissions-nous, puissent nos financiers s’en souvenir.