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Pôles de compétitivité L’heure de vérité pour certains pôles agroalimentaires

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Les services de l’Etat doivent annoncer début mai ce qui adviendra des pôles qui avaient été mal notés et classés en catégorie 3 en 2008 (1). Dans le domaine de l’agroalimentaire, ils sont cinq à être directement concernés. En tout état de cause, cette décision ne sera qu’une étape dans la politique des pôles. Après avoir évoqué cinq superpôles, Christian Estrosi, ministre chargé de l’Industrie, a évoqué le nombre de 40 pôles à terme, en lieu et place des 71 actuellement labellisés. Comment résoudre l’équation qui consiste à être à la fois un acteur de proximité pour draîner des PME souvent réticentes à collaborer avec de grands groupes, et à atteindre une taille critique suffisante pour compter sur la scène mondiale de la R & D ?

Le monde des pôles de compétitivité est en pleine ébullition. Les services de l’Etat doivent annoncer début mai ce qui adviendra des 13 pôles qui avaient été classés en catégorie 3 en 2008(1). Leur labellisation avait été maintenue en 2009, mais ils ont du s’engager dans des refontes importantes pour répondre au cahier des charges qui leur a été assigné. Un nouvel audit a été mené par CMI fin 2009 et les entretiens contradictoires ont eu lieu tout récemment à Paris.

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« Les issues possibles sont un maintien ou un retrait du label. Les regroupements avec d’autres pôles sont également une possibilité. Enfin, les ministères concernés réfléchissent à des alternatives », indique Nicolas Daubresse, chargé des pôles de compétitivité à la Datar. Les pôles classés en catégorie 1 et 2 bénéficient du label jusqu’en 2011 et seront vraisemblablement audités à l’issue de la période.

 

Si certains sont confiants et n’hésitent pas à clamer haut et fort leur raison d’être et l’importance du travail accompli, d’autres sont plus réservés. « Sur les pôles classés en catégorie 3, un tiers a rebondi. Pour les autres rien n’a changé », estime un dirigeant de pôle.

Développement local et excellence internationale : le grand écart ?
Il faut dire que la mission des pôles relèverait presque du grand écart. Développement économique territorial – beaucoup de pôles ont une assise régionale – et visibilité internationale – ce qui implique une certaine taille critique – ne sont pas nécessairement deux objectifs faciles à atteindre en même temps, parce qu’ils mettent en œuvre des logiques différentes.
Certains l’ont bien compris, qui se sont regroupés pour asseoir leur visibilité internationale. C’est le cas de Valorial (Rennes), Vitagora (Dijon) et Agrimip (Midi-Pyrénées) qui ont lancé le French Food Cluster F2C Innovation l’an passé pour promouvoir leurs compétences à l’échelle mondiale et trouver des partenaires à l’étranger. Des accords de partenariats ont ainsi été signés entre des acteurs de la recherche français parties prenantes du pôle et des Japonais. De nombreux contacts ont été pris avec des centres de recherche à l’étranger, et des représentants d’une quinzaine d’entre eux rencontreront F2C Innovation à Paris le 3 juin. Un regroupement qui intéresse plusieurs autres pôles. Qalimediterranée (Montpellier), par exemple, ou encore le pôle européen d’innovation fruits et légumes (PEIFL, Avignon) seraient intéressés. « Nous avons adopté une politique des petits pas et préféré limiter la collaboration au départ pour garantir son succès », explique Christophe Breuillet, directeur de Vitagora. « Nous ne sommes pas fermés à l’idée d’associer d’autres pôles ; nous recherchons l’excellence. Dans le même temps, on a idée que la collaboration puisse aller plus loin. »

Un mot d’ordre : la collaboration
Collaboration : le mot est dans la bouche de toutes les équipes dirigeantes de pôles et fait d’ailleurs partie de leur contrat de performance. Sous la forme de co-labellisation de projets ad hoc, de mutualisation de veille technologique et de formation ou encore d’accords de partenariats plus généraux. Il n’est pas rare que plusieurs pôles agroalimentaires s’associent entre eux, ou avec un pôle aux compétences complémentaires. C’est le cas du PEIFL qui travaille avec Trimatec sur l’éco-extraction d’ingrédients. Ou encore d’Innoviandes, qui collabore régulièrement avec Viameca sur la problématique de l’automatisation et de la robotisation de la découpe de viandes. Aller chercher les compétences là où elles sont, c’est une question de bon sens. Mais faut-il aller plus loin et envisager de regrouper les pôles ? Ce serait une solution pour en réduire le nombre, comme l’a évoqué Christian Estrosi.

Faut-il regrouper les pôles ?
Sur cette question, les avis sont nuancés. Pourquoi ne pas opérer des regroupements, mais à condition, même si personne ne l’avoue ouvertement, que cela ne se fasse pas au détriment de sa propre entité. « Les partenariats interpôles au niveau national sont une excellente chose. La dimension régionale et/ou thématique des pôles est essentielle, mais le marché des entreprises est national, voire international », note Didier Majou, directeur de l’Actia (Association de coordination technique des industries agroalimentaires), qui fédère les activités des instituts techniques agro-industriels et de centres associés partenaires naturels des pôles de compétitivité. C’est le constat que fait Christophe Breuillet, pour qui la dimension internationale est une priorité depuis 2007, quand il déclare : « A l’international, peu importe les régions, l’important c’est de valoriser la compétitivité française ». A la Datar, on souligne que les pôles sont 71 jusqu’à nouvel ordre (les résultats de l’appel à projets pour les pôles écopôles seront connus début mai).

La question de la compétence et de la légitimité
« L’objectif pour nous, c’est que les pôles se rapprochent pour créer des synergies, sans entrer en concurrence les uns avec les autres. Je ne sais pas s’il y a trop de pôles. La question est de savoir où sont vraiment les compétences », estime Michel Pinel, directeur de Valorial.
Chez Prod’innov (agroalimentaire et pharmacie), on va même plus loin. « La plupart des pôles de l’agroalimentaire se positionnent sur la thématique de la nutrition santé. Nous avons à Bordeaux le seul institut de recherche dans le domaine de la nutrition santé, et il est mondialement reconnu », explique Alain Cougrand, président de Prod’innov. Autant dire que pour lui, d’autres pôles peuvent s’appuyer sur les compétences légitimes de Prod’innov. Le discours est d’autant plus offensif que ce pôle, classé en catégorie 3 pour une gouvernance déficiente entend bien rester dans la course. « Nous sommes très confiants », assure Alain Cougrand.

Les pôles classés en catégorie 3 plus ou moins confiants
Même confiance chez Qalimediterranée, qui s’est recentré sur les cultures méditerranéennes et les nouveaux produits et procédés associés, tout en dynamisant la participation des entreprises aux projets labellisés et en réformant sa gouvernance. « Nous avons une bien meilleure cohérence entre les entreprises et la recherche. L’audit mené fin 2009 est très encourageant », explique Frédéric Lhoste, chargé de mission de Qalimediterranée.
Chez Innoviandes (Clermont-Ferrand), également classé en catégorie 3, l’attitude est plus réservée. « Notre spécificité, par rapport à des pôles régionaux, c’est de travailler sur une filière sur l’ensemble du territoire national, explique Catherine Ménard. Jusqu’à présent, le pôle était juridiquement et financièrement porté par l’ADIV (centre technique agroindustriel pour l’aval de la filière viande). Ce système n’est pas appelé à être pérennisé. Nous allons devoir acquérir notre indépendance juridique et financière. » Quant à l’audit de fin 2009, Catherine Ménard le considère comme « une base de discussion », loin de la satisfaction affichée par Prod’innov et Qalimediterranée.
Aquimer (Boulogne-sur-Mer), pôle dédié à la transformation des produits de la mer, a pour sa part lancé une campagne de lobbying pour affirmer son utilité. Il faut dire qu’Innoviandes et Aquimer sont dédiés à des filières dont la situation est difficile. « Pour nous l’enjeu principal est celui de la compétitivité de la filière viande française qui souffre de la concurrence extra-européenne et même européenne, rappelle Catherine Ménard. Il y a matière à s’interroger et à se poser les bonnes questions. Pour cela, il faut réunir les acteurs de l’ensemble de la filière et engager un dialogue qui permette de dégager un intérêt commun. »
Car les pôles de compétitivité, il ne faudrait pas l’oublier, ne sont qu’un outil au service des entreprises.

(1) Un rapport est sorti en 2008 suite à un audit effectué par le cabinet Boston Consulting Group associé à CMI. Selon ce rapport, sur les 71 pôles labellisés en 2005 et 2007, 39 avaient atteint les objectifs fixés par les pouvoirs publics, 19 les avait atteints partiellement et 13 étaient invités à opérer une reconfiguration en profondeur. Il s’agit de la fameuse catégorie 3. Cf Agra Alimentation n° 2025 du 26 juin 2008 p. 10