Marginalisés par l’essor de la grande distribution et du cash and carry, les marchés de gros cherchent constamment à se renouveler pour ne pas disparaître. Poussés par les pouvoirs publics, notamment les collectivités, ces foncières tentent notamment de répondre à la montée en puissance de la demande de produits locaux. Les moyens d’y parvenir émergent : revitalisation des carreaux de producteurs, organisations logistiques, légumeries et autres outils de transformation à l’usage des agriculteurs et transformateurs de produits locaux. Les marchés de gros ont des atouts à vendre aux filières locales, qui pèchent parfois par manque de massification et de transformation pour atteindre la restauration collective.
Le local et les marchés de gros, c’est depuis longtemps "je t’aime, moi non plus". Les producteurs ont toujours cherché à diversifier leurs débouchés (circuits courts, transformateurs, grandes surfaces…). Et les marchés de gros à diversifier leurs approvisionnements pour être compétitifs et répondre à une demande toujours plus exotique.
Peu de données existent sur les liens entre produits locaux et marchés de gros en France, et elles sont parcellaires. La fédération des marchés de gros dispose de chiffres pour les fruits et légumes. Elle déclare qu’environ 50 % des fruits et légumes vendus par les marchés de gros sont cultivés dans leurs régions (et 65 % de France).
Mais les situations sont très variées, selon la taille des villes et des bassins de productions voisins. Sur le Min (Marché d’intérêt national) de Strasbourg, très importateur, 15 % seulement des volumes de fruits et légumes écoulés localement sont produits en Alsace (et 34 % en France), 17 % des Bof (beurre, œufs, fromages) et 25 % des viandes.
Les producteurs ne sont pas plus fidèles. Dans les années soixante-dix, les maraîchers locaux ne commercialisaient déjà qu’un dixième des légumes écoulés. Aujourd’hui, dans la plaine de Caen, les légumes vont prioritairement aux sites de transformation ou d’expédition, ou encore aux centrales d’achat de la distribution, rappelle Pierre Guillemin, chercheur de l’Inrae.
Un « segment marginalisé »
S’il est difficile de détailler les flux des marchés de gros, et encore plus de mesurer leur évolution historique, la régression des carreaux est avérée. Les carreaux sont ces espaces des marchés de gros où agriculteurs et grossistes vendent de gré à gré auprès des restaurateurs et petits commerçants locaux.
Ces carreaux ont décliné avec l’essor de la grande distribution, au détriment du petit commerce, avec l’implantation des centrales d’achat en dehors des marchés, l’essor des grossistes à service complet (Gasc) comme Pomona, et globalement avec la massification des flux.
À son installation en périphérie de Paris en 1969, le Min de Rungis comptait plus de 400 maraîchers et arboriculteurs d’Ile-de-France. Il n’en compte plus qu’une cinquantaine aujourd’hui. Cette désertion des producteurs fait écho à la fuite des restaurateurs et autres métiers de bouche vers les halles de Cash and Carry, au maillage de plus en plus serré et urbain.
Un changement de dynamique
Pierre Villemin voit dans les marchés de gros « un segment marginalisé ». Beaucoup d’observateurs ne donnaient d’ailleurs pas cher de leur peau il y a encore une vingtaine d’années. Mais ils sont toujours là, et une partie de leur stratégie repose justement sur les filières locales. C’est ce qu’il ressort de notre enquête auprès des professionnels de cette filière.
Tous les marchés de gros n’ont pas de carreau, mais ceux qui en disposent encore préservent précieusement cet espace. Les maraîchers et arboriculteurs restent encore nombreux, notamment dans les bassins producteurs de fruits et légumes : selon le cahier spécial du magazine Végétable de décembre 2025, ils sont 800 à Châteaurenard (Grand marché de Provence), 215 à Marseille, 192 à Toulouse…
Le Grand Marché, Min Toulouse, deuxième en volume de fruits et légumes après Rungis, se distingue par le développement de son carreau et son aide aux agriculteurs venant s’y installer. En décembre 2025, le Min dénombrait 263 producteurs de divers produits, dont 19 locataires arrivés dans l’année avec l’association des producteurs bio locaux et des magasins Biocoop du Grand Toulouse.
Essais gratuits loyers préférentiels
Pour attirer les agriculteurs, le Min occitan offre des essais gratuits sur le carreau, des loyers préférentiels pour les moins de quarante ans et les agriculteurs biologiques. Il travaille avec des coopératives agricoles « pour inciter leurs implantations sur le Marché […] et élargir la gamme de produits disponibles sur le Min ».
Interrogée par Agra Presse, Martine Ferrage, grossiste et présidente des usagers du Grand Marché de Toulouse, témoigne d’« une vraie volonté de se sourcer auprès de la production locale » et constate que « de plus en plus de restaurateurs reviennent choisir leurs produits sur le carreau ». Elle explique : « Ils dégagent du temps, en simplifiant leur carte par exemple."
Des acheteurs de grandes surfaces font partie aussi des plus de 5 000 visiteurs à l’année : « On revient à l’essence du marché de gros, d’être une passerelle entre les producteurs et les acheteurs. Un gros avantage pratique a été mis en place : le système logistique à l’amont comme à l’aval. On remplit les camions de livraison, ce que les transporteurs apprécient », se félicite Martine Ferrage.7
Sur le Min de Montpellier aussi, des solutions logistiques se développent pour les produits locaux. L’organisation de producteurs des Serres de Capestan a participé ce printemps au test de livraison groupée des épiceries de la métropole. Ses représentants espèrent que cela incitera les détaillants à revenir sur le carreau « choisir une variété de produits sortant des standards », sans avoir à emporter leurs achats.
Des outils de transformation à Montpellier
Très soutenu par la métropole de Montpellier, le Min met aussi à disposition des usagers et des entreprises de la région des ateliers de transformation, privatifs ou partagés. C’est ainsi que l’association de Producteurs d’Occitanie (fruits et légumes) a pu faire produire cette année des purées de fruits surgelées. À l’avenir, celles-ci serviront à lisser la production.
Ces ateliers ne sont pas réservés aux producteurs agricoles mais servent à amorcer des projets de transformation locale favorables à l’agriculture locale et à la transition écologique, dit en substance Marie Massart, adjointe (écologiste) au maire de Montpellier et présidente du Min.
« La transformation est une priorité », déclare l’élue. Aussi, une « légumerie », site de préparation de légumes et de fruits jusqu’au conditionnement en 4e gamme, facilite-t-elle l’emploi de fruits et légumes locaux dans la restauration, collective ou commerciale, ainsi que par les épiciers.
Pôles de structuration agricole régionale
En amont, les producteurs agricoles sont invités par les Min à s’organiser, à se greffer sur « l’écosystème » que leur offrent les marchés de gros. En marge de Rungis aussi, de l’autre côté de Paris, un projet de place de marché intitulé Agoralim est en projet, sur lequel les agriculteurs sont appelés à approvisionner dans les années à venir.
« On nous ouvre grand les portes mais c’est à nous, agriculteurs, de construire une offre en fruits et légumes, des productions qui ont disparu dans la zone, et de financer les outils de transformations nécessaires », commente Guillaume Moret, élu de la Chambre d’agriculture d’Ile-de-France et de la FRSEA. Il annonce que la chambre va s’efforcer de créer un collectif en vue de la diversification.
Sur le petit Min multiproduits de Grenoble, le Pôle agroalimentaire de l’Isère réalise un chiffre d’affaires croissant en produits du département de près de 2 millions d’euros, porté par sa marque locale de produits durables et équitables, Is Here, qui se commercialisent jusque dans les rayons des grandes surfaces.
Sur le Min de Montpellier, Producteurs d’Occitanie organise notamment la production locale de fraises pour la restauration collective. Elle fonctionne aussi en synergie avec les huit plateformes occitanes du réseau Appro, coordonnées par la chambre régionale d’agriculture.
15 % seulement des fruits et légumes du Min de Strasbourg sont alsaciens
« On revient à l’essence du marché de gros, une passerelle entre producteurs et acheteurs »
« C’est à nous, agriculteurs, de construire une offre en fruits et légumes »
L’origine française a progressé à Rungis entre 2023 et 2026
Le plus important marché de gros d’Europe, le Min (marché d’intérêt national) voit transiter annuellement 3 millions de tonnes de produits dont 1,8 t de produits frais et d’importantes proportions de produits français. Un tableau statistique transmis par la Semmaris, société gestionnaire du Min, allant de 2026 à 2023, montre des évolutions positives de l’origine France : de 63 % à 66 % tous produits frais, de 57 % à 60 % pour les fruits et légumes, 51 % à 62 % pour les produits carnés bovins. Les fromages et viandes de porcs restent à des taux élevés, respectivement plus de 85 % et 95 %. Quant à la volaille (non mentionnée dans le tableau), elle fait a priori baisser le taux de produits carnés français.
Les nouvelles missions du Min envers l’agriculture
En 2010, le Min est devenu dans le code du commerce un « service public de gestion collective adaptée aux produits » et à visée d’aménagement territorial. Dès lors, la Banque des territoires aide à relancer le financement des marchés de gros, qui avait sérieusement fait défaut dans les années quatre-vingt-dix. Le financeur public a aussi édité en juin 2026 un « guide stratégique » à destination des collectivités locales » pour faire des Min des « leviers de résilience alimentaire » capables de soutenir les filières agricoles locales. Mais soutenir l’agriculture locale n’était pas la vocation première des marchés de gros : « L’injonction de distribuer des fruits et légumes cultivés localement ou régionalement est à la fois paradoxale, parce que la région Auvergne-Rhône-Alpes produit peu de pomme-de-terre, de carotte ou d’asperge », analyse Christian Berthe, président de l’union des marchés de gros de fruits et légumes (UNCGFL). Il reste que la fédération des marchés de gros a multiplié depuis 2015 les accords-cadres avec le monde agricole : Chambres d’Agriculture France, Jeunes agriculteurs et Légumes de France… Elle a aussi lancé en 2025 un Label RSE par lequel le grossiste s’engage, entre autres, à valoriser les achats « de production locale ». À Lyon par exemple, six des 23 grossistes en fruits et légumes ont aujourd’hui ont ce label Afnor.