Après de sévères revers en commission sur les dossiers liés à l’eau, le gouvernement est parvenu à rétablir la version initiale de son projet de loi d’urgence agricole, avec le soutien du Rassemblement national.
Zones humides, zones de captage, gouvernance de l’eau… La copie du gouvernement était sortie largement amoindrie de la commission du Développement durable, dont les députés avaient biffé plusieurs articles du projet de loi d’urgence agricole. Mais, arrivé en séance publique, le gouvernement a finalement réussi à se faire entendre sur l’ensemble de ses dossiers. Ce qu’il faut retenir.
Zones humides : la proportionnalité rétablie
Après avoir été retoqué en commission du Développement durable, l’article du projet de loi qui vise à « proportionnaliser la compensation exigée des porteurs de projet en zone humide en fonction de l’état de fonctionnalité de ladite zone », a finalement été rétabli par les députés. Cette disposition est portée par les Safer, qui souhaitent mieux encadrer les coefficients de conversion des zones aménagées en zone de compensation, afin d’éviter des taux « aberrants ».
Le gouvernement est aussi parvenu à se faire entendre sur l’assouplissement des prescriptions techniques applicables aux plans d’eau de moins d’un hectare en zone humide. Son amendement qui tire les conclusions de la censure de son arrêté de 2024 par le Conseil d’État a été adopté par les députés. Il prévoit dans le Code de l’environnement « une base légale permettant de mettre en œuvre la politique de déblocage de projets. »
Pour rappel, un arrêté de juin 2021 impose, pour implanter un plan d’eau en zone humide, de remplir trois conditions cumulatives : justifier d’un intérêt général majeur ou de bénéfices supérieurs à ceux liés à la préservation du milieu ; démontrer l’absence de solutions de remplacement plus favorables pour l’environnement ; et prévoir des mesures de réduction et de compensation des effets du projet.
Zones de captage : la nouvelle méthode passe
Autre dossier épineux : la protection des zones de captage. Les députés ont adopté l’amendement du gouvernement rétablissant dans sa version initiale sa nouvelle méthode de travail concernant les zones de captage. L’article rétabli permet aux préfets d’encadrer les pratiques agricoles dans les zones de captage d’eau potable les plus polluées, par exemple en interdisant certains pesticides.
Cette mesure présentée par le gouvernement comme la grande avancée environnementale du projet de loi a pourtant suscité l’opposition de la gauche et des écologistes. Ils regrettent que l’article supprime par ailleurs la notion de « point de prélèvement sensible » en effaçant du Code de l’environnement l’article L211-11-1, qui créait ce nouveau type de captage et prévoyait de définir les paramètres et seuils par arrêté interministériel.
Ce même arrêté fait l’objet d’âpres négociations depuis des mois en Groupe national captages (GNC), où le gouvernement défend depuis peu une nouvelle méthode. À la place des « points de prélèvement sensible », le PLUA crée la notion de « points de prélèvement prioritaire », dont les conditions seront définies par un décret en Conseil d’État. Le Rassemblement national, initialement opposé à la mesure, a finalement apporté son soutien au gouvernement, après adoption de plusieurs amendements répondant à ses demandes, notamment « la non-prise en compte de la pollution historique » par des pesticides désormais interdits, et des mesures « d’accompagnement financier ».
Eau : réforme de la gouvernance des commissions locales
Ce n’était pas prévu dans le projet de loi initial, mais les députés ont adopté un amendement Modem visant à réviser la gouvernance de la commission locale de l’eau (CLE), renforçant la place des acteurs économiques et de l’État. Actuellement, les collectivités territoriales détiennent au moins la moitié des sièges, les usagers au moins le quart, et la proportion de représentants de l’État est fixée par voie réglementaire, plafonnée au quart. L’amendement adopté permet de porter chacun des trois collèges à un tiers des membres.
Par contre, les députés ont renoncé à modifier la composition des comités de bassin des agences de l’eau. Plusieurs amendements visant à supprimer l’article 5 ter, présentés notamment par le gouvernement et la rapporteure Nathalie Coggia (EPR, Français établis hors de France), ont été adoptés. Introduit en commission du Développement durable, cet article prévoyait de porter de 20 % à 30 % la représentation des usagers non économiques au sein des comités de bassin des agences de l’eau, tandis que celle des usagers économiques aurait été réduite de moitié. Pour le gouvernement, cette modification de l’équilibre de la gouvernance de l’eau « n’est ni nécessaire, ni souhaitable ».
Stockage de l’eau : limiter à six mois le jugement des recours
Le gouvernement n’a pas été toujours entendu (voir encadré) : un amendement présenté par le rapporteur Jean-René Cazeneuve (EPR, Gers) a été adopté qui vise à compléter le régime dérogatoire issu de l’article 5 en y adjoignant un délai de six mois pour le jugement en première instance des recours formés contre les autorisations d’ouvrages de stockage d’eau agricole relevant d’un projet territorial de gestion de l’eau (PTGE). « Un recours abusif ou dilatoire ne doit pas pouvoir geler un projet pendant plusieurs années », souligne M. Cazeneuve dans l’exposé des motifs.
La rapporteure Nathalie Coggia a toutefois émis un avis défavorable, précisant qu’un délai de jugement « imposé au juge administratif nécessiterait une articulation avec le régime général des délais du Code de la justice administrative ainsi qu’une consultation du Conseil d’État ». Même avis de la ministre de la Transition écologique, Monique Barbut, qui a rappelé que le décret du 21 avril 2026 prévoit déjà un régime contentieux « adapté et accéléré » avec un délai de jugement de dix mois, « pertinent et proportionné aux enjeux », applicable aux ouvrages de stockage de l’eau à finalité agricole, inscrits ou non dans un PTGE. L’article 5 a été adopté par les députés.
La rédaction
Le retour des plans d’eau de moins d’un hectare en zone humide
Cette modification de la gouvernance de l’eau « n’est ni nécessaire, ni souhaitable »
Pesticides : comme en 2018, les députés adoptent une clause miroir française générale
Dans soirée du 20 mai, les voix combinées des députés RN, LFI et écologistes ont réécrit de façon bien plus stricte un article du projet de loi d’urgence agricole, en interdisant toute importation de denrée produite avec un pesticide prohibé en France, la ministre alertant contre une rédaction contraire au droit européen. « Vous allez créer une forme de faux espoir auprès des consommateurs, puisque c’est rigoureusement interdit dans un marché unique. Et ça ne tiendra pas trois jours devant un juge », a répliqué la ministre de l’Agriculture Annie Genevard, tentant une suspension de séance pour convaincre suffisamment d’élus. En vain. Le PS s’est aussi largement opposé à une mesure « qui défie la règle européenne » et « n’aura aucune efficience », selon le député Dominique Potier. Malgré cet appui, la quarantaine de parlementaires du camp gouvernemental n’ont pas fait le poids face aux quelque 50 RN, 19 Insoumis, et 6 écologistes qui ont fait adopter l’amendement LFI. Ce n’est pas la première fois que l’Assemblée adopte une clause miroir générale. Adopté en 2018 en pleine polémique sur les accords de libre-échange (UE-Mercosur, Ceta), l’article 44 de la loi Egalim entendait déjà imposer qu’aucune denrée entrant sur le sol français ne soit cultivée avec des produits interdits en UE. Mais ce texte est resté jusqu’ici lettre morte, car il relève d’une compétence européenne.