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Coopération Pour les coopératives françaises, les pays émergents sont des territoires à investir d’urgence

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Le contexte économique et sociétal fournit une formidable occasion aux coopératives françaises de rebattre les cartes. Pour s’assurer une croissance durable et rentable, les coopératives doivent se rapprocher des consommateurs en jouant sur quatre leviers principaux: innovation et conquête de nouveaux territoires, capitalisation sur leurs valeurs, excellence opérationnelle et rapprochement stratégique.

Se développer à l’international, notamment dans les pays émergents, constitue la priorité des priorités des coopératives françaises. Avec celui des alliances et des partenariats, l’internationalisation constitue en effet un enjeu majeur à un moment où les coopératives ont besoin d’aller chercher de la croissance pour se développer.

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Certaines d’entre elles ont déjà sauté le pas depuis longtemps (Maïsadour, Limagrain, Tereos par exemple), d’autres s’ y préparent activement, notamment dans le secteur laitier. Et puis, il y a celles qui sont toujours sur la ligne de départ… comme la filière viande…

« Les coopératives agricoles françaises doivent gagner en compétitivité pour accélérer leur développement sur le long terme », analyse le cabinet Price Waterhouse Coopers (Pwc) dans une nouvelle étude présentée le 24 septembre à l’occasion de la 4e journée européenne des coopératives agricoles organisée par les Echos Conférence, en partenariat avec Agra Presse et Agra Alimentation. Une étude qui plaide pour que « les coopératives françaises investissent d’urgence les pays émergents ».

Car elles font souvent face à des handicaps (fort ancrage local ou focalisation historique sur leurs marchés français), sont souvent mal préparées, parfois n’ont pas de stratégie claire ou simplement pas la taille suffisante. Quelquefois, se posent même des problèmes de gouvernance au sein de leurs instances !
Des filières souffrent des à-coups de la volatilité des matières premières, des évolutions de la réglementation, s’adaptent difficilement aux changements de comportements des consommateurs, affrontent des concurrences de plus en plus vives.
 
Harmoniser les statuts coopératifs en Europe
Pendant longtemps, les coopératives françaises n’ont pas été sur le même pied d’égalité que leurs homologues étrangères, voire leurs concurrents privés. Trop petites, trop généralistes, trop nationales, insuffisamment innovantes, elles étaient moins bien placées en terme de compétitivité prix. Placées face à l’alternative de fournir un marché intérieur ou d’aller à l’international, elles n’ont souvent eu que le choix du marché local.
« Il faut bien admettre également que les changements réglementaires permanents ne favorisent pas une vision claire et constante de leur politique », soulignait François Moury, le directeur du pôle agroalimentaire au Crédit Agricole.
Mais les choses changent.
« On espère harmoniser les statuts coopératifs en Europe », lançait Michel Dantin, député européen en soulignant que parmi les 27 pays européens, « on ne parlait souvent pas de la même chose quand on parlait de coopératives ! ».
« La nouvelle politique agricole va-t-elle dans le sens d’un renforcement de notre industrie alimentaire ? », s’interrogeait-il.
« Il faudra bien prendre acte que certains outils comme les restitutions ne sont plus d’actualité », rajoutait-il en prenant exemple sur le nécessaire virage qu’auront à prendre certains opérateurs de la filière avicole française.
 
L’innovation, un défi à relever
Pour qu’elle puisse se développer, il faudra bien que les coopératives françaises aillent chercher la croissance là où elle est ! « À condition bien sûr, qu’elles en trouvent le cadre et les moyens », nuançait François Moury en estimant que parfois, « le cadre juridique actuel ne leur permet pas d’atteindre cette taille suffisante pour aller à l’international » Trouveront-elles les financements ? Doivent-elles réfléchir à leur entrée en Bourse ? Possèdent-elles les bons outils pour accélérer et prendre les risques ? Ont-elles le management adapté à de tels challenges ?
Les coopératives investissent-elles suffisamment par rapport à leurs homologues étrangères ?
Sur ce plan, Thomas Roeb, professeur en management à l’université de Bonn, plaidait pour que l’on dépasse la question sociale.
« Aujourd’hui, Tönnies connaît un succès fulgurant dans le porc, alors que Vion, son plus gros challenger, est en train d’imploser!», expliquait l’universitaire. Dans le passé pourtant, Vion avait eu un avantage indéniable sur Tönnies ! Un retournement de situation que Thomas Roeb attribue avant tout au rythme soutenu des investissements de Tönnies sur son concurrent.
L’investissement fait partie des priorités de Florette (groupe Agrial).
« Nous avons un plan d’investissements de 100M€ sur 3 ans avec des challenges industriels importants », rapportait Bertrand Totel, directeur adjoint de la branche légumes d’Agrial. Car la coopérative normande envisage désormais sa croissance à l’est de l’Europe. Florette s’ouvre également sur le snacking pour répondre aux nouveaux modes de consommation à l’Ouest (croissance de 25% en France).
L’innovation n’est pas le moindre défi à relever.
Historiquement focalisées sur l’amont des filières, valorisant des matières premières sans grande valeur ajoutée, elles doivent désormais répondre aux besoins des consommateurs (nomadisme, recherche de naturalité, de bien-être et de plaisir, tout comme la sensibilité accrue à l’éco-responsabilité) et partir à la conquête de ces nouveaux marchés.
 
L’internationalisation ne se décrète pas
Selon Thierry Blandinières, ancien directeur général de Maïsadour et ancien président de Delpeyrat qui accède à la direction générale d’InVivo, Dominique Ciccone, directeur général de Triskalia, Damien Lacombe président de Sodiaal et Bertrand Totel, la question du statut coopératif ne représente nullement un handicap pour les entreprises qui veulent partir à la conquête des marchés extérieurs.
En tout cas, pour Damien Lacombe, « aller à l’international, c’est aussi une façon de sécuriser son marché ». Selon lui, il s’agit surtout de jouer la carte de la valeur et de l’innovation plutôt que de rester dans le couple dépressif volume-prix.
« C’est aussi une façon de sécuriser un débouché », rajoutait Thierry Blandinières en présentant les différents partenariats qui ont permis à Maïsadour de sécuriser ses débouchés pour ne plus se consacrer qu’aux spécialités haut de gamme (foie gras, jambon de Bayonne et maintenant saumon fumé).
« Après avoir subi la pédagogie de l’échec dans le légume, on s’est associé avec des leaders du légume comme Bonduelle, Ardo et Agrial, ce qui nous a permis de sécuriser les volumes produits par nos producteurs et d’investir dans la gastronomie », expliquait-il en rajoutant : « Pour être fort à l’international, il faut d’abord être fort sur le marché français ».
« L’internationalisation ne se décrète pas », prévenait de son côté le dirigeant de Triskalia qui a mis également en commun « ses activités de sourcing avec Bonduelle pour fournir les marchés de la MDD en France et en Espagne ».
En nouant un partenariat avec Bigard, Triskalia « s’est adossé à une filière porcs et bovins qui lui assure une certaine sérénité », témoignait Dominique Ciccone.
« L’international, c’est compliqué et difficile », reconnaissait Berrand Totel. Selon lui, il s’agit de bien analyser tous les atouts de l’entreprise avant de se lancer dans l’aventure et « mieux vaut avoir une grande proximité avec son contrôle de gestion ! »
 
Capitaliser sur ses spécificités
Ce qui a fait le succès de ces coopératives à l’international ?
Pour la plupart, elles ont défini des choix stratégiques de filière dans lesquelles elles se sont engagées seules ou en partenariat (participation minoritaire ou majoritaire). En pariant sur le développement de marques fortes, mais surtout sur une gouvernance appuyant pleinement la stratégie conduite, les choix coopératifs mènent souvent au succès.Mais encore faut-il que le producteur soit en permanence soucieux de la création de valeur à l’aval !
Sodiaal en est un exemple. La coopérative a développé des partenariats avec des industriels chinois, avec un géant mondial comme General Mills et avec d’autres laitiers français. « Nos adhérents doivent comprendre les enjeux du marché et prendre la dimension complète de la rémunération », expliquait Damien Lacombe. Pour lui, le défi qui se pose aujourd’hui aux coopératives n’est pas mince : « Partager de la valeur, réfléchir à la rémunération des apports à long terme… avec cette question qui revient sans cesse : comment intéresser les coopérateurs à investir dans les outils industriels ? »
Venu du Canada, Serge Riendau, le président d’Agropur, la plus grosse coopérative canadienne, créée en 1938 au sud de Montréal, a insisté sur l’importance des marques. « Nous devons miser sur nos marques pour nous différencier et surtout pour que le consommateur recherche nos produits et non les génériques de la GMS », a-t-il souligné.
En tout cas, les coopératives se doivent « de capitaliser sur leur spécificité et leur modèle pour redonner du sens aux filières tout en garantissant une sécurité alimentaire totale et en réconciliant producteurs et consommateurs », note Yves Pelle dans l’étude PwC.
 
Prudence vis-à-vis de la bourse
La question du financement faisait l’objet de la dernière table ronde autour de Jean-François Laurain DG d’Unigrains, Jérôme Duchalais, directeur adjoint d’InVivo et d’Alain le Floch, DG de Siclae. Pour les trois intervenants, le financement n’apparaît pas comme un handicap insurmontable, même si une des questions fondamentales demeure : « comment une coopérative peut-elle financer durablement la croissance de ses filiales sans perdre son âme ? ».
PwC est plus nuancé dans son étude : « compte-tenu de leur rentabilité souvent faible, elles rencontrent plus fréquemment que leurs homologues privés des difficultés à financer leur croissance. Et deux solutions s’offrent à elles : dégager plus de cash de leurs opérations, notamment en optimisant leur besoin en fonds de roulement, et améliorer leur communication financière de façon à attirer des investisseurs extérieurs ».
Siclae, qui a ouvert son capital à 2000 actionnaires agriculteurs, 500 salariés et des investisseurs parmi lesquels le FSI et la BPI en 2010, s’apprête à renouveler l’opération dans les semaines qui viennent.
Par contre, la prudence est de mise quand on évoque la question de l’introduction en Bourse. Les valeurs partagées par le monde coopératif ne s’apparentent pas forcément avec celles véhiculées par la Bourse. D’un côté, on parle services aux adhérents, long terme et ancrage sur le territoire, de l’autre, c’est plutôt rentabilité à court terme et plongée dans le capitalisme !
« C’est une voie de réflexion », avançait cependant Alain Le Floch en faisant aussitôt allusion à quelques inconvénients majeurs parmi lesquels : « La peur de la perte du contrôle et surtout de se faire imposer des choix que l’on ne partage pas forcément ».