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Volaille Retour en urgence aux affaires pour la famille Doux

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« Nous avons réellement été surpris car nous ne nous attendions pas à une telle nouvelle, de plus faite par le président Charles Doux en personne, alors que nous le rencontrions peu souvent ». Tel a été le premier constat fait par Jean Luc Guillart, délégué central du groupe volailler Doux, interrogé par Agra alimentation pour commenter les changements opérés à la tête du groupe. Un comité central d’entreprise, tenu le 24 mai, a en effet été informé de la décision du conseil d’administration, prise la veille de se séparer, avec effet immédiat, du directeur général délégué et du délégué financier. C’est le fils Jean-Charles Doux qui aura la lourde tâche de redéfinir une stratégie et de dégager les moyens financiers nécessaires au redressement. Direction, comme employés, souhaitent écarter un dépôt de bilan, mais personne ne se cache la réalité qui imposera sans aucun doute des sacrifices.

Le groupe était sous le feu de l’actualité, ses difficultés financières entretenant les rumeurs de dépôt de bilan tout comme les déboires de sa filiale Frangosul do Brasil.
Des décisions étaient attendues mais la sanction annoncées le 23 mai par le conseil d’administration a pris tout le monde de court. Après 23 années à la tête de Doux, il a été décidé de suspendre, sur le champ, le directeur général délégué Guy Odri. Même sanction pour Herick Priguet, directeur financier.
Le président du numéro un de la volaille en France, âgé de 75 ans, a confié la direction du groupe que la famille contrôle encore à 80 % aux côtés de la BNP, à son fils Jean-Charles, qui avait déjà dirigé la filiale Père Dodu. L'ancien directeur général Briec Bounoure, qui avait quitté l'entreprise il y a près d'une décennie, a en outre été rappelé pour une mission de conseiller de Charles Doux, qui revient aussi sur le devant de la scène. « Nous ne nous contenterons pas du retour du fils et de son père, nous attendons de voir ce qu’ils ont à nous proposer », explique Jean-Luc Guillard.
Les syndicats du groupe attendent des engagements et vont soumettre par écrit une série de questions pour le prochain Comité central d’entreprise qui devrait avoir lieu dans une quinzaine de jours.

Définir une nouvelle stratégie

« Ce changement d’hommes traduit que les propriétaires souhaitent un changement profond de management et une différence de stratégie, sur laquelle il y a un vrai désaccord », nous indique un conseiller proche du dossier. La nomination du fils est un signe clair que la famille entend reprendre en main les destinées du groupe. Pour lui, la société dispose encore de quelques atouts pour redresser la barre. Le chiffre d’affaires, il est vrai, stagne : de 1,406 milliards d’euros en 2010, il devrait rester à ce niveau pour 2011, selon les estimations, car le groupe non côté est peu disert sur ses résultats financiers. Les ventes sont dominées par le poulet, notamment la gamme de volaille classique, dont le Père Dodu est leader en France. Le groupe a toutefois « raté » le virage du « poulet labellisé » qui rencontre les faveurs du consommateur, selon ce même conseiller. Le poulet frais standard pour Doux est en difficulté depuis une dizaine d’années et a conduit à une diminution de l’activité de près de moitié en dix ans, avec les restructurations et fermetures de sites allant de pair. Le groupe ne serait pas mécontent de céder, mais les prétendants ne sont pas légion. Le grand concurrent, le groupe LDC, est déjà présent sur ce segment et mise plus sur le haut de gamme.
L’activité du poulet congelé est beaucoup plus satisfaisante, s’appuyant notamment sur l’export, dont les pays du moyen orient sont le principal moteur.
Cette bonne tenue des marchés à l’exportation est un bon point pour l’avenir, d’autant que la tendance actuelle du dollar se réévaluant face à l’euro est favorable à une progression du chiffre d’affaires. Cela permet également au groupe de bénéficier des aides européennes, font il est le principal bénéficiaire national avec près de 60 millions d'euros en 2011. Ces subventions indirectes pour compenser la différence entre les prix communautaires et les prix mondiaux, remises en cause et menacées depuis longtemps de suppression, ne devraient pas disparaître dans un proche avenir. Tout au moins pas avant qu’un accord sur le volet agricole au sein de l’OMC (Organisation mondiale du commerce), ne soit conclu. Cette épée de Damoclès ne doit pas être ignorée et une réorientation de l’activité devra cependant être au centre des prochaines initiatives de la nouvelle direction, d’autant que le groupe va perdre son activité au Brésil.

L’épine brésilienne

L’année 2012 va également marquer la fin de partie pour l’aventure brésilienne du groupe. Présent depuis 1998, grâce au rachat de Frangosul, le Français comptait en faire sa base arrière pour conquérir ce marché en pleine expansion. Il y réalise désormais près de la moitié de son chiffre d’affaires, y employant plus de 6 000 salariés et 1 500 producteurs intégrés. Il avait réduit ses volumes de produits basiques à faible valeur ajoutée pour se concentrer sur les produits élaborés (snacks, pizzas) dont la demande est en pleine explosion. Pour le lancement de ses produits, il a parié sur de nombreuses campagnes de communication. Non sans un certain succès car sa marque LeBon a réussi à s’imposer désormais comme la marque leader sur la région du Sud du Brésil, contribuant en 2010 à une progression des ventes sur le marché Brésil de 28 % en volume et 36 % en valeur, pour 2010. La contrepartie de cet effort a été un endettement financier de plus en plus important qui atteindrait, pour la filiale, 267 millions d'euros. La concurrence au Brésil est également très dure, car les aides gouvernementales, nombreuses, vont aux industriels nationaux mais pas aux filiales de groupes étrangers. Depuis plus de six mois, Frangosul était de plus en plus à la peine. Les éleveurs et fournisseurs n’étaient plus payés, ou avec extrêmement de retard. Cela a même incité les ministres du Développement et de l’Agriculture de l’Etat du Rio Grande do Sul à demander, le 17 janvier, au procureur général de la Justice de l’Etat une enquête sur le non paiement des producteurs. Ils suspectaient des mouvements financiers suspects entre Frangosul et sa maison mère. La plainte a été classée sans suite, le 15 mai, selon le Jornal do Comércio, du fait de l’accord conclu avec JBS pour reprendre en leasing les installations du groupe. Le géant brésilien de la viande qui devient ainsi le leader du poulet dans son pays a garanti la reprise des installations industrielles en location, le paiement des arriérés dus aux éleveurs et le maintien des 6 000 emplois salariés. La dette du groupe ne fait cependant pas partie de l’accord et reste à trouver une solution.

Le spectre du dépôt de bilan

La restructuration de la dette sera le premier défi pour le nouveau management. Il ne peut y avoir de sortie de la crise actuelle sans cession d’actifs (plusieurs sites ont déjà été abandonnés tout comme les filiales allemandes et espagnoles) et un rééchelonnement de la dette qui avoisine les 400 millions d’euros. Jusqu’alors le groupe n’a pas réussi à lever des fonds sur les marchés financiers, pas plus qu’il n’a encore pu séduire des investisseurs pour participer à une augmentation de capital. L’arrivée de nouveaux dirigeants pourrait rebattre les cartes. Ceux-ci n’ont pas de multiples solutions. L’avenir de la société est largement entre les mains de la banque Barclays qui avec 140 millions d’euros est le créancier principal. Soit elle accepte sa dette, de la passer par pertes et profits et se résout à ce qu’un dépôt de bilan soit prononcé. Soit elle transforme cette dette en participation en capital. Les fournisseurs qui peinent également à recouvrer leurs factures, comme le fabricant d’alimentation animale Nutrea ou certains éleveurs de volailles et des transporteurs, n’ont guère leur mot à dire et devront accepter la décision des dirigeants. Un dépôt de bilan aurait de lourdes conséquences pour leur trésorerie, ce qui explique aussi pourquoi les pouvoirs publics suivent le dossier de très prés. De nombreux indices laissent à penser que la solution d’un redressement judiciaire pourrait cependant être adopté, ce dès la fin de cette semaine. Elle aurait le gros avantage de geler la dette brésilienne, la plus lourde et de clarifier la situation pour chercher d’éventuels repreneurs pour une vente par appartements.

Ne pas accepter la fatalité d’une telle issue

Du côté des salariés, « encore sous le coup de l’annonce de la réorganisation à la direction, on vit dans l’inquiétude », confirme Vanessa Perrotin, secrétaire fédérale FGA CFDT. Mais les syndicats ne veulent pas jeter de l’huile sur le feu. Pour elle, les salariés on tout intérêt à assurer une certaine pérennité pour l’entreprise et attendre des précisions de la direction. Les syndicats sont unanimes pour tenter d’éviter un dépôt de bilan et réfutent l’option d’une décision avant la fin de la semaine. Ils estiment que la situation actuelle est celle qui perdure depuis plusieurs années et que rien ne justifie une telle précipitation. Ils osent espérer que rien ne se passera avant juillet ou août, de telles décisions étant, historiquement, annoncées pendant les vacances. L’inquiétude est cependant vive, confirme Jean Luc Guillart. Des jours chômés ont été annoncés sur certains sites de production de poulets congelés, pourtant le premier métier de Doux. Tous syndicats confondus s’attendent à des restrictions d’effectifs, notamment dans les services administratifs qui devront s’adapter à la division par deux des ventes. Tous s’attendent à des coupes claires, dans un groupe qui emploie 3 500 personnes et l’arrivée dans le groupe d’Eric Bourdery, « manager de transition en ressources humaines et change management » pour piloter la DRH en dit long sur le sujet.

A la recherche d’appuis

Parmi les solutions ultimes envisagées, le rachat par JBS Friboi n’est pas à exclure, selon Vanessa Perrotin. Une telle éventualité aurait déjà été envisagée dans le passé, sans plus avancer. Le nœud du problème résidera dans la fixation d’un prix de cession. Les marques et produits sont attractifs et jouissent d’une bonne notoriété, mais se posera immanquablement la qualité de l’outil de production qui a manqué d’investissement tout au long de ces dernières années. Le FSI (Fonds stratégique d’investissement) pourrait également revenir en jeu. Celui-ci, sollicité en début d’année, n’avait pas apprécié de n’avoir pas été tenu informé des négociations menées au Brésil et avait décliné son concours à la mi-avril. Du côté du FSI, on explique ne pas avoir renoncé au dossier et le suivre de très près, conscient que la pérennité du groupe affectait bien d’autres acteurs. Outre les emplois chez Doux, des postes pourraient être mis en cause chez les fournisseurs, sans oublier l’impact pour les 900 éleveurs qui approvisionnent les abattoirs. « Il n’y a pas eu de non définitif, mais aucune discussion n’est actuellement en cours directement avec Doux ». L’arrivée d’un investisseur français le sollicitant pour participer à une relance autour d’un projet rationnel, pourrait l’amener à étudier de nouveau une intervention éventuelle. Le dossier est également sur le bureau du ministère nouvellement créé du « Redressement productif ». Son titulaire, Arnaud Montebourg a mobilisé le Comité interministériel de restructuration industrielle (Ciri) pour tenter de dégager une solution. Les syndicats se mobilisent également pour obtenir les soutiens des élus locaux et régionaux. L’avenir de la société est donc également largement entre les mains des décideurs politiques tout autant que de la banque.