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Viticulture : après l’arrachage, la peur du vide

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Frappé par une baisse de consommation, le secteur viticole enchaîne les arrachages. Près de 64 000 hectares sont concernés dans le cadre des aides, soit environ 8 % de surfaces en moins. Leur avenir pose question. Bien des vignes arrachées laissent les terres sans usage. Manque d’alternatives, difficultés financières, fin de carrière, plusieurs obstacles empêchent la diversification. Des collectivités se mobilisent pour accompagner certains projets. D’autres anticipent l’arrivée de nouvelles friches. Des retours de la vigne ne sont pas exclus localement. Derrière l’arrachage non aidé – 7 750 hectares sont répertoriés en Gironde – se cachent des projets de replantations de vigne.

« Voir autant d’arrachages, c’est un crève-cœur, affirme Damien Onorre, président du syndicat des vignerons de l’Aude. Nos paysages sont défigurés. La suite ressemble à de la friche. Que faire d’autre ? Vu le climat ici, rien ne vaut la vigne. » Un même tableau est dressé ailleurs dans le Languedoc-Roussillon, également en Vallée du Rhône. Le Bordelais est aussi en première ligne.

Frappés par une baisse de consommation, surtout en vin rouge, ces bassins de production engagent une nouvelle vague d’arrachage (27 900 hectares), après celle de 2025 (27 500 hectares). Deux campagnes nationales s’enchaînent ainsi, dont les vignobles du sud sont les acteurs principaux. Sans oublier un dispositif dédié à la Gironde (8 350 hectares sur 2024 et 2025). Au total, près de 64 000 hectares sont donc concernés, soit environ 8 % de surfaces en moins.

Une diversification à petits pas

L’avenir de toutes ces terres pose question. Faisons l’état des lieux dans le Bordelais, où la crise a débuté. Dès 2023, un plan d’arrachage a été financé par l’État, l’interprofession et la région. Résultat : 8 350 hectares de vignes ont disparu, dont les deux tiers voués à la renaturation (boisement, jachère), le reste à la diversification.

Mais le basculement vers de nouvelles activités peine à venir. La région Nouvelle-Aquitaine est d’ailleurs loin d’avoir distribué ses 10 millions d’euros d’aides à la reconversion, moins de 1,5 million ayant été remis à 55 viticulteurs ; 331 hectares en bénéficient. La grande majorité des 43 projets porte sur les productions végétales, avec une vingtaine dans l’implantation d’oliviers, dix en asperge, douze projets en fruits (kiwi, noisette, raisin de table, fraise, agrumes, prune), quatre en luzerne. Six d’entre eux visent les productions animales (bovin viande, poules pondeuses).

Autre épisode l’an dernier, quand 3 900 hectares de vigne ont été rayés de la Gironde grâce à l’aide nationale pour « la réduction définitive du potentiel viticole ». Il est encore tôt pour dresser le bilan de ces plans d’arrachage. « De nombreuses surfaces restent vides aujourd’hui. Seuls 1 000 à 2000 hectares ont changé de production (céréales, arboriculture, élevage, etc.) », avance Thierry Mazet, directeur général de la chambre d’agriculture de Gironde.

Des freins à la reconversion

Peu d’autres chiffres existent, signe que l’après-arrachage tarde à se dessiner. « La moitié des demandes d’aides viennent de producteurs en fin de carrière, signale Marie Taudou, chef d’équipe conseil Installation Transmission à la chambre d’agriculture de l’Aude, par laquelle transite un tiers des dossiers d’arrachage. Pour eux, la priorité n’est pas de lancer autre chose. » Les primes ne font pas tout, même si elles représentent un sérieux coup de pouce ; 120 millions d’euros ont été mis sur la table pour 2025 puis 130 millions cette année.

« Espérons qu’avec les 4 000 €/ha d’aide à l’arrachage, les viticulteurs sauront développer d’autres activités, déclare Olivier Rousset, directeur de la Draaf Occitanie. Mais il leur faut un projet, des moyens financiers. Ça peut prendre du temps. Beaucoup d’entre eux sont en grande difficulté : le revenu disponible est négatif en viticulture, selon nos estimations régionales pour 2025. » Et souvent les idées manquent pour une diversification. Illustration dans le Gers. « Les viticulteurs sont déboussolés, témoigne Jean-Christophe Darbeau, vice-président de la chambre départementale d’agriculture. Paulownia, miscanthus, olivier… Des pistes de diversification existent. Encore faut-il bâtir les filières. Alors que choisir ? Nos équipes de conseillers n’ont pas la réponse. »

Une autre difficulté tient au foncier, quand les arrachages se limitent à de petites surfaces, peu propices à de nouvelles cultures. En cela le lancement d’une foncière en Gironde est scruté avec attention au-delà du Bordelais. Ce dispositif, associant banques et pouvoirs publics à hauteur de 20 M€, vise notamment l’acquisition ou l’échange de parcelles. Il s’agit de favoriser l’émergence de projets de diversification « en reconstituant des îlots fonciers bien structurés dans des secteurs adaptés en tenant compte de la qualité agronomique des sols, de l’accès à l’eau, des contraintes d’urbanisme, des contraintes environnementales, de l’évolution de l’activité agricole notamment face au changement climatique, de la proximité de projets de diversification déjà initiés…) », selon la préfecture et la région.

Des solutions face aux friches

La peur d’un abandon des surfaces arrachées fait réagir des collectivités. Un exemple dans l’Hérault, premier département viticole d’Occitanie. Le sujet est pris très à cœur dans l’Agglo Hérault Méditerranée, autour d’Agde et Pézenas, où plus des trois quarts de la SAU sont en vignes. « Ici, la déprise viticole est engagée depuis plusieurs années, signale Jacques André, directeur Agriculture, Productions et Gestion de l’espace. Des terres se retrouvent abandonnées, sur les hauts coteaux qui ne sont pas propices à d’autres cultures. » Le phénomène s’accélère avec les plans nationaux d’arrachage.

Face à cette situation, l’Agglo a commandé une étude prospective. Objectif : identifier un territoire méditerranéen comparable en termes pédoclimatiques à l’horizon 2050. Tortosa, ville espagnole située en Catalogne (Nord-Est), a le profil. Une trentaine de cultures y ont été identifiées comme des alternatives pour les Héraultais. « Pistaches, agrumes, aloe vera… quand on écarte les productions dont les marchés sont déjà pris, il ne reste pas grand-chose. » L’équation est difficile à résoudre.

D’ici vingt-cinq ans, l’Agglo anticipe un recul massif de la viticulture, et semble à court d’idées. « La moitié de nos vignes vont disparaître dans les cinq à dix ans, au bas mot 7 000 ha à 8 000 ha. Des friches vont arriver en masse. Je doute qu’on puisse les absorber. » Plusieurs solutions sont néanmoins mises en oeuvre. Il y a la création de réserves foncières pour les équipements touristiques menacés par l’érosion côtière. Contre le risque d’incendie, des friches ont été fléchées vers l’installation d’un élevage de chèvres. D’autres sont vouées à compenser la perte de surfaces d’un céréalier en bordure du fleuve Hérault.

Des aides après-arrachage

Certaines collectivités agissent financièrement. À l’instar de La Cali et Castillon-Pujols, dans l’agglomération bordelaise, qui se mobilisent ensemble face aux arrachages de vignes (respectivement 1 330 hectares et 1 087 hectares sur leur territoire). Les deux communautés de communes ont mis en janvier près de 1 million d’euros sur la table pour restructurer la filière. Leur initiative vise à « trouver des solutions concrètes qui permettront à nos viticulteurs qui ne peuvent plus vivre de la vigne, de développer une activité complémentaire génératrice de revenus », explique Philippe Buisson, maire de Libourne et président de La Cali.

Une étude de 150 000 euros sur la « diversification post-arrachage » a d’abord été financée. En ressortent sept filières cibles. Les collectivités s’engagent, pour trois d’entre elles, à financer un outil de transformation (800 000 euros au total). « Filière émergente en Libournais », le chanvre se voit attribuer 400 000 euros pour une unité de défibrage. La volaille de chair, « marché porteur », 300 000 euros pour la reprise de l’abattoir La Roche-Chalais (100 000 volailles par an). Enfin, l’olive bénéficie d’une enveloppe comprise « entre 50 000 et 200 000 euros » pour un pressoir mutualisé. Les quatre autres filières (kiwi, prune, pomme d’industrie et miscanthus) font l’objet d’un accompagnement, qui consiste à « mettre en lien les viticulteurs avec des opérateurs industriels ».

Associée à la démarche, la chambre d’agriculture signale que « plusieurs centaines d’hectares » ont profité de l’appui des deux collectivités. « Le potentiel de diversification représente plus de 1 000 hectares sur trois ans », estime le directeur général Thierry Mazet.

Replantations en vue

Mais les surfaces arrachées ne sont pas toutes perdues pour la viticulture. Une autre option existe. Nombre de producteurs font en effet l’impasse sur les dispositifs d’aide. Leur idée est de pouvoir replanter un jour. Selon un bilan de la Draaf Nouvelle-Aquitaine, les arrachages non aidés en Gironde représentent 7 750 hectares depuis 2023.

Une question vient alors : pourquoi ces viticulteurs refusent-ils la prime ? C’est passer à côté des 6 000 €/ha du dispositif bordelais, 4 000 €/ha du plan national. Oui mais toucher l’aide exclut un retour à la vigne, comme le prévoient les clauses d’attribution. Le choix est cornélien, sachant que les droits de plantation viennent d’être prolongés à treize ans (contre huit auparavant) grâce au paquet vin de l’UE. « Certains préfèrent reculer pour mieux sauter, explique Christophe Chateau, directeur de la communication au CIVB. Leur stratégie est l’arrachage puis la replantation. Une pause jachère est laissée entre les deux. Avec l’espoir d’un retournement de marché : le vin peut manquer dans trois ou cinq ans… »

JCD