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Antoine Hubert (Ynsect) : « Il faut s’attendre à des consolidations dans l’élevage d’insectes »

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Antoine Hubert, directeur de la stratégie d'Ynsect. Crédits : © Eric Garault

Alors que les premiers lots de protéine de vers de farine produits sur le site d’Amiens seront livrés d’ici la fin de l’année, Antoine Hubert, cofondateur et directeur de la stratégie d’Ynsect, porte-parole de Start Industrie et vice-président d’Ipiff (l’association professionnelle européenne du secteur de l’insecte), revient sur les derniers temps fort de la société, notamment un an après une nouvelle levée de fonds de 160 M€ et une restructuration touchant un site industriel et des effectifs. Il livre notamment sa vision de l’avenir, pour ce qui concerne sa société, mais également le secteur de l’élevage et transformation d’insectes qui connaît des changements importants à l’heure d’une raréfaction des financements disponibles en faveur des start-up industrielles et innovantes.

Où en est Ynsect, et plus largement le secteur de l’élevage et transformation des insectes pour obtenir de la protéine, de l’huile et des engrais ? Ces dernières années, les projets se sont multipliés, à petite échelle, mais aussi à travers des projets très ambitieux, annonçant une révolution à venir pour l’alimentation des hommes et des animaux mais aussi pour l’agriculture.

Ynsect fait partie de ces grands projets au carrefour de l’industrie, de l’agriculture et de l’alimentation. L’idée d’élever des insectes – vers de farine tenebrio molitor pour Ynsect, mouches soldat noires pour les autres acteurs - est déjà connue, mais la pratiquer en France, à très grande échelle et en mobilisant les dernières technologies est nouvelle. Elle correspond à plusieurs impératifs tant en ce qui concerne la souveraineté alimentaire et économique, la préservation de l’environnement et la nutrition, avec moins de protéine issue de l’élevage traditionnel.

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Pour passer du stade de projet à la réalité concrète, les cofondateurs d’Ynsect parviennent à mobiliser des financements record, à l’échelle de l’ambition affichée. Au total, depuis sa création en 2011, la société a levé plus de 625 millions de dollars auprès de fonds d'investissement mondiaux, de banques et d'institutions publiques. Il s’agit surtout de financer la construction d’un grand site de production à Amiens. 

Le dernier financement, de 160 M€, en avril 2023, correspond aussi à un tournant dans la vie de la société. « Dans un monde - et en particulier en Europe - où les coûts de l'énergie et des matières premières agricoles, mais aussi le coût des capitaux propres et de la dette, ont tous augmenté de manière significative, nous nous concentrons sur les marchés à forte valeur ajoutée afin d'atteindre plus rapidement la rentabilité », indiquait alors Ynsect. L’opération comprenait aussi des suppressions de postes, la fermeture du site Protifarm acquis au Pays-Bas, et surtout une concentration sur le marché de l’alimentation haut de gamme des animaux de compagnie.

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Aujourd’hui, Antoine Hubert, cofondateur et chargé de la stratégie d’Ynsect, porte-parole de Start Industrie et vice-président d’Ipiff (l’association professionnelle européenne du secteur de l’insecte), revient sur l’actualité de la société et livre aussi sa vision de l’avenir, pour ce qui concerne Ynsect mais aussi le secteur de l’élevage et transformation d’insectes.

 

Un an après une levée de fonds de 160 M€, la fermeture du site de production aux Pays-Bas, une restructuration et un changement de gouvernance, où en est Ynsect ?

Notre site d’Amiens a commencé à livrer depuis décembre 2023 du frass, des déjections d’insectes, qui est commercialisé auprès de fabricants d’engrais. C’est le premier produit qu’on obtient dans un cycle d’élevage d’insectes. Les premiers lots de protéines de vers de farine sortiront de l’usine d’ici la fin de l’année. La montée en puissance prend un certain temps puisque sur chaque lot de vers de farine produit, nous devons en conserver une partie qui arrive à maturité et qui sert à la reproduction.

L’entrée en production du site d’Amiens a connu un retard de 9 à 12 mois par rapport au planning qui avait été prévu au départ. Cela s’explique essentiellement par les retards de livraisons de matériels liés à la crise du Covid-19 puis la guerre en Ukraine. Ce n’est pas inhabituel dès lors qu’il s’agit d’un projet avant tout industriel, dans un domaine d’activité assez innovant et dans le contexte particulier de la pandémie.

Et surtout, comme annoncé en 2023, nous nous concentrons désormais exclusivement sur le petfood. L’alimentation des animaux de rente n’est pas totalement exclue, mais elle n’est plus à l’ordre du jour pour nous.

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Pourquoi se concentrer sur les animaux de compagnie ?

Pour notre protéine issue des vers de farine, c’est l’un des débouchés où nous pouvons être les plus compétitifs, notamment avec le coût d’énergie qui est aujourd’hui très élevé. Mais surtout, pour les animaux de compagnie, chiens et chats, nos protéines de vers de farine présentent d’excellents caractéristiques en termes de nutrition, de digestibilité et d’organoleptique pour entrer en composition d’aliments secs ou humides premiums. Nous nous concentrons donc sur ce marché haut de gamme, pour fournir des acteurs européens et nord-américains. 

Comment appréhendez-vous ce marché du petfood très différent des aliments pour animaux d’élevage ?

Notre acquisition de la société Protifarm d’élevage et de transformation d’insectes aux Pays-Bas nous a permis de beaucoup mieux connaître le marché de l’insecte destiné à l’alimentation humaine. Or les enjeux de l’alimentation humaine sont proches en de nombreux points de ceux de l’alimentation des animaux de compagnie. On note aujourd’hui une humanisation des chiens et chats, que leurs maîtres considèrent de plus en plus comme un membre à part entière de la famille. Ils leur accordent donc beaucoup d’attention et sont prêts à acheter des produits élaborés haut de gamme. Sur ce marché en croissance soutenue, nous sommes en concurrence avec la protéine animale de bœuf et d’agneau face à laquelle nous sommes compétitifs.

Comment voyez-vous l’avenir du secteur de l’élevage d’insectes en Europe face à la difficulté de se financer pour les start-up industrielles ?

Les start-up industrielles sont nettement fragilisées aujourd’hui pour ce qui est de leur financement, et cela est valable pour notre activité d’élevage d’insectes qui est avant tout une activité industrielle. Quand il s’agit de financer un investissement industriel, qui demande plus de temps pour atteindre sa rentabilité qu’un investissement dans les nouvelles technologies, les investisseurs se montrent beaucoup plus frileux qu’avant. Aujourd’hui, la valorisation de nombreuses start-ups est en recul régulier, ce qui créé de l’attentisme chez les investisseurs et diffèrent donc leur décision d’investir.

Toutefois, il y a deux cas de figure. Les start-ups qui ont déjà construit une usine et dont la rentabilité approche sont mieux placées. En revanche, celles qui veulent financer un démonstrateur et sont trop loin d’atteindre une rentabilité, se financer est compliqué car les investisseurs ont beaucoup moins de visibilité.

Il faut donc s’attendre à ce que les consolidations se poursuivent dans ce secteur, notamment pour des acteurs de petite taille.

 Et pour ce qui concerne Ynsect ?

Nous comptons atteindre la rentabilité d’ici deux ans en nous appuyant sur notre site du Jura qui produit quelques centaines de tonnes et surtout le site d’Amiens qui produira, d’ici trois ans, 160 000 tonnes par an, dont deux tiers de frass et un tiers de protéine.