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Philippe Mauguin, PDG d’INRAE: « Partager le flux et l’impact des connaissances scientifiques vers la société est au cœur de notre ADN »

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Philippe Mauguin, PDG D'INRAE Crédits : © INRAE-Bertrand NICOLAS

A la tête d’INRAE depuis 2020 pour un mandat de quatre ans, Philippe Mauguin revient pour Agra Innovation, sur les grandes priorités de recherches de l’institut à 10 ans qui sont globalement alignées avec les grands défis des agriculteurs et des entreprises de l’agroalimentaire pour les prochaines années. La valorisation et le partage du flux des connaissances scientifiques d’INRAE est également au cœur de ses préoccupations. Ceci se traduit notamment dans l’accompagnement de start-up issues de ses laboratoires ou extérieures. INRAE d’ailleurs est l’un des premiers acteurs en France de l’accompagnement des start-up de l’Agtech et de la Foodtech.

En quoi l’innovation dans l’Agtech et la Foodtech est-elle au cœur des missions et de la stratégie d’INRAE aujourd’hui ?

En préambule, j’aimerais rappeler que nous avons la chance en France d’avoir l’un des tous premiers organismes de recherche au monde sur le tryptique agriculture, alimentation et environnement. Numéro un en Europe, nous ne sommes également pas loin d’être le premier organisme au monde, derrière les États-Unis, en termes de recherches finalisées sur l’ensemble de ces domaines.

Comme vous le savez, INRAE (1), nouvel établissement né de la fusion en 2020 entre l’INRA et Irstea, a adopté une stratégie à 10 ans, « INRAE 2030 » avec cinq grandes priorités de recherches alignées sur les grands défis de la planète à l’horizon 2050.

Donc, pour répondre à votre question, l’agenda innovation d’INRAE est aligné avec les défis que les agriculteurs et les entreprises de l’agroalimentaire doivent relever dans les prochaines années. Notre institut est l’un des premiers acteurs en France de l’accompagnement des start-up de l’Agtech et de la Foodtech, en provenance soit directement de nos laboratoires, soit de créateurs extérieurs que nous allons accompagner.

Pouvez-vous nous rappelez ces cinq grands défis ?

Le premier porte sur toute la connaissance autour de l’évolution du climat, des risques naturels et de la biodiversité, tout ce qui sera le terrain de jeu des agriculteurs français, européens et mondiaux. Nous avons besoin de bien comprendre comment ces éléments vont évoluer dans les 20 ou 30 prochaines années et l’impact qu’ils auront sur les risques naturels.

Le deuxième axe prioritaire porte sur le recherche et l‘accélération des transitions agroécologiques et alimentaires. En clair, comment nous allons nous adapter aux changements climatiques et aux attentes des consommateurs dans l’ensemble de nos filières agricoles tout en garantissant la sécurité alimentaire. Cet axe est sans doute le pilier le plus important en termes de moyens mobilisés au sein de l’institut.

Le troisième défi tourne autour de la bioéconomie, sachant que dans le même temps où nous allons devoir nous adapter aux changements climatiques de plus en plus violents et nourrir une population mondiale grandissante, le tout dans un contexte d’artificialisation des sols, nous allons avoir un besoin de carbone renouvelable croissant pour la chimie et l’énergie. Un aspect qui pose beaucoup de question de recherche parce qu’il peut y avoir des conflits d’usage, comme c’est déjà le cas dans un certain nombre de situations, notamment sur l’utilisation des terres entre les biocarburants et la production de palme à huile, et qu’il faut donc optimiser les ressources du vivant.

Le quatrième axe concerne le lien entre l’alimentation et la santé. Une approche sur laquelle INRAE est déjà présente depuis un certain nombre d’années, majoritairement sur les liens entre l’alimentation, la nutrition et la santé. Ces recherches portent par exemple sur tout ce qui touche à la connaissance de l’impact de l’alimentation sur le diabète ou l’obésité, sur les maladies cardiovasculaires notamment, et les solutions pour les prévenir. C’est ainsi que nous sommes devenus un des premiers organismes de recherche au monde sur le microbiote. Nous avons l’objectif à la fois de fournir des éléments de connaissance et de compréhension qui peuvent être des éléments d’alerte, et de trouver des solutions.

Et enfin notre cinquième priorité, qui est transversale, est le numérique au service de l’ensemble de nos recherches et de l’ensemble des transitions, comme par exemple la robotique dans l’agriculture, dans l’alimentation et aussi dans l’ensemble de nos recherches dans l’environnement.

Existe-t-il une hiérarchie dans ces cinq défis ?

Pas vraiment, dans le sens où tous sont interdépendants. C’est d’ailleurs un des grands challenges pour les agriculteurs et les acteurs du vivant de devoir relever tous ces défis en même temps, même si tous ne sont pas concernés par les mêmes sujets. Il est difficile d’avancer d’un côté, sans avancer de l’autre. Un bon exemple concret concerne la crise en Ukraine et son impact sur la souveraineté alimentaire qui fait débat actuellement. Certains soutiennent que la priorité est de produire plus pour nourrir le monde et donc qu’il faut lever le pied sur les autres sujets. Malheureusement, ça n’est pas aussi simple, parce que pendant la guerre en Ukraine, le dérèglement climatique et l’érosion de la biodiversité ne s’arrêtent pas. Certes, les consommateurs veulent des produits pas trop chers dans leurs caddies et nous travaillons sur l’aspect compétitivité, mais cela ne doit pas se faire au détriment de la qualité des produits, de la protection des écosystèmes et des ressources naturelles, dont la préservation et la bonne santé influera aussi demain sur nos capacités à nourrir les populations.

En fait nous avons vraiment besoin de mener des recherches sur l’ensemble de ces sujets, mais aussi une capacité d’intégration des solutions, si on veut que les innovations produites soient soutenables et durables. Nous ne pouvons pas avoir des réponses segmentées et il est difficile de se dire qu’il faut choisir entre la santé des consommateurs, la santé de la planète et le revenu des agriculteurs.

Cinq grands défis pour lesquels nous développons à la fois la recherche fondamentale, la recherche appliquée et des partenariats pour l’innovation.

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Et justement comment passe-t-on de la recherche à l’innovation ?

Partager et accélérer le flux et l’impact des connaissances scientifiques vers la société est au cœur de l’ADN d’INRAE. Notre préoccupation est d’aller le plus loin possible dans l’accompagnement de nos recherches, afin que nos connaissances scientifiques, qu’il s’agisse de production agricole, de transformation alimentaire ou d’environnement, soient utiles. C’est en effet un immense défi pour INRAE que d’aller jusqu’à la concrétisation de la recherche. Il sort de nos unités de recherche un flux de connaissances dont certaines vont être brevetées, d’autres protégées par des certificats de protection végétales ou de nouvelles variétés qui seront inscrites au catalogue, sachant que nous n’avons pas vocation à être un acteur industriel ou commercial. Il y a toujours un moment où nous devons passer le relais à des opérateurs, qui eux vont utiliser et valoriser le résultat de nos recherches. C’est une phase critique. On parle dans le jargon des start-up de la « vallée de la mort », ces trous existants entre un résultat publié dans une revue, voire le dépôt d’un brevet et la capacité pour un entrepreneur de s’en emparer et de le développer. 

Cette volonté d‘impact et de transfert peut prendre différents chemins, par le biais de recherches avec des instituts techniques agricoles et alimentaires, les chambres d’agriculture ou encore les coopératives, avec qui nous menons des recherches conjointes, et qui prennent ensuite le relais pour pousser jusqu’au développement opérationnel. Et nous sommes également très impliqués dans l’enseignement supérieur, par le biais d’unités mixtes de recherches avec les écoles et les universités : cette symbiose entre chercheurs, ingénieurs, techniciens, enseignants, doctorants, étudiants créent une véritable émulation. Un autre levier d’impact qui a tendance à se développer est le champ de l’expertise et de l’appui aux politiques publiques, avec des exemples nombreux qui vont des études sur les alternatives au produits phytosanitaires, en passant par le lien entre les aliments ultra transformés et la santé, le microbiote, mais aussi l’adaptation de l’agriculture française aux changements climatiques ou encore la gestion des ressources en eaux. Les pouvoirs publics et nous-mêmes sommes attentifs à ce que les recherches que nous menons soient connectées avec ces sujets.

Concrètement, comment INRAE fait-il le lien entre la recherche fondamentale et les start-up ?

Nous accompagnons des start-up, qui sont créées depuis des laboratoires INRAE ou aidées dans leur phase de démarrage par des chercheurs de l’institut. Depuis l’année 2000, 223 start-up ont ainsi été créées au sein et avec l’aide de l’institut, qui ont contribué à 1250 emplois, avec un taux de réussite de près de 80%. Ce qui est un taux supérieur au taux moyen de vitalité d’une start-up, preuve sans doute que l’hébergement sur les campus d’INRAE leur a permis d’avoir un appui scientifique, une compétence et des réseaux précieux. La répartition sectorielle représente 55% des start-up dans l’agriculture, 10% dans l’alimentation, 15% en biotechnologies et 20% dans la santé.

INRAE a également mis en place pour son personnel, des parcours d’incitation et de sensibilisation à l’entrepreneuriat. La création d’une start-up doit rester une démarche volontaire et nous ne mettons pas la pression sur nos chercheurs sachant qu’ils n’ont pas forcément le profil, mais statistiquement, on sait qu’il en existe.  Et parmi ceux qui sauteront le pas, nous continuerons à les accompagner et à les aider à trouver des financements.

Comment INRAE accompagne-t-il le financement de ces start-up ?

Nous les accompagnons, mais évidemment pas avec les fonds publics de l’institut. La loi est très claire sur le sujet. Un chercheur peut employer s’il le souhaite, 50% de son temps au développement d’une start-up et les 50% restant en poursuivant les publications de ses recherches. Ce qui est pas mal dans la phase intermédiaire de lancement d’une start-up.

Et éventuellement, dans certains cas, si nous avons de la place sur nos campus ou dans nos laboratoires, nous pouvons héberger ces start-up comme le ferait un incubateur, ce qui permet aux fondateurs de la start-up de rester proches de nos chercheurs.

Nous avons aussi un dispositif de prise de participation dans des start-up, qui ne prend pas la forme d’un investissement en cash, qui serait incompatible avec nos missions. Lorsqu’une de nos recherches conduit au dépôt d’un brevet, plutôt que vendre une licence, comme nous le faisons avec des grands groupes qui souhaitent valoriser nos recherches, nous avons la possibilité de céder une licence d’utilisation du brevet contre une participation au capital d’une start-up. Une participation qui reste toujours minoritaire, entre 5 et 10% du capital. C’est très intéressant pour la start-up qui ne débourse rien, et c’est aussi un gage de sérieux vis-à-vis des banques de savoir qu’INRAE compte parmi ses actionnaires. Nous les accompagnons dans leur développement au début et nous sortons lors des premières levées de fonds avant d’être dilués, et réinvestissons ces sommes dans la recherche.

 

(1) INRAE, l'Institut National de la Recherche pour l'Agriculture, l'Alimentation et l'Environnement, c’est 12 000 personnes et un budget annuel de 1 milliard d’euros, provenant à 80 % du ministère de la Recherche pour l’essentiel et du ministère de l’Agriculture et à 20 % de financements complémentaires (acteurs sociaux économiques, collectivités locales et fonds européens).