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Corentin Biteau (Onei) : « Il est très difficile de produire en France de la protéine d’insectes à un prix compétitif »

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Corentin Biteau, cofondateur de l'Onei. Crédits : © Onei

Après les difficultés d’un des leaders mondiaux de l’élevage d’insectes, le français Ynsect, ce secteur encore à ses débuts s’interroge sur son avenir. Les questions sont nombreuses, touchant à la fois aux techniques mises en œuvre, aux modes d’élevage, à l’alimentation des insectes, à l'impact environnemental de l'activité, mais aussi et surtout au modèle économique sur lequel repose cette nouvelle protéine promise, selon ses défenseurs, à un avenir radieux. Sur ces différentes questions, Corentin Biteau, cofondateur de l’Observatoire national de l’élevage d’insectes (Onei), apporte un regard nouveau, pointant au passage « un décalage entre le discours des sociétés d’élevage d’insectes et la littérature scientifique sur ce sujet. »

Pourquoi avoir créé l’Observatoire national de l’élevage d’insectes ?

Nous avons remarqué qu’il y avait un décalage entre le discours des sociétés d’élevage d’insectes et la littérature scientifique sur ce sujet. C'est pourquoi nous avons eu l'idée de créer une structure en mesure d’informer sur ce sujet en se basant sur les travaux des scientifiques, en lien avec ce que fait The Insect Institute pour le monde anglo-saxon. Nous travaillons de façon totalement indépendante. Nous n’avons pas de liens avec des entreprises, qu’elles soient actives dans le secteur de l’élevage d’insectes ou pas, et nous sommes financés exclusivement par des dons de particuliers. Je suis ingénieur Polytech Lyon de formation et j’ai mené pendant près de deux ans un projet de recherche sur l’impact environnemental et économique de l’élevage d’insectes auprès de The Insect Institute.

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Le placement récent sous procédure de sauvegarde d’Ynsect illustre-t-il les difficultés rencontrées par l’ensemble du secteur de l’élevage d’insectes ?

La situation d’Ynsect illustre surtout qu’il est très difficile de produire en France de la protéine d’insectes à un prix compétitif par rapport à d’autres protéines concurrentes. Il faut savoir que la tonne de farine d’insectes arrive sur le marché à un prix de 5000 $, quand la farine de soja est autour de 500 $ et celle de poisson est autour de 1600 à 1800 $. Dans ces conditions, certains débouchés comme l’alimentation animale sont complexes à satisfaire. Quant à l’alimentation humaine, elle représente une fraction négligeable du marché, à cause d’un fort problème d’acceptation par les consommateurs à intégrer les insectes dans leur alimentation.

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Pourquoi ces écueils n’ont-ils pas été identifiés plus tôt ?

Le rapport de la FAO sur le sujet, publié en 2013, a suscité beaucoup d’espoir en soulignant que la protéine d’insectes était plus vertueuse que la viande d’un point de vue environnemental en émettant moins de gaz à effet de serre et en permettant la valorisation de déchets en alimentant les insectes. Cependant, des études récentes remettent en question ces avantages, en soulignant par exemple que pour l’alimentation humaine, les alternatives végétales à la viande sont meilleures pour l’environnement et plus acceptées. Sur la question des déchets, la FAO évoquait la valorisation de produits de faible valeur, mais qui ne sont pas forcément disponibles en grande quantité et partout, ou bien sont complexes à mettre en œuvre comme aliment pour les insectes. Et deux points importants ont été sous-estimés par le rapport de la FAO : la compétitivité et l’acceptabilité.

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Que pensez-vous de l’intérêt environnemental de l’élevage d’insectes par rapport à d’autres types d’élevage ?

Comme les insectes sont surtout utilisés pour nourrir des animaux, la question est de savoir s’ils font mieux que les aliments pour animaux conventionnels. Et là, l’élevage d’insectes n’est pas aussi vertueux d’un point de vue environnemental que ce que les entreprises de ce secteur le laissent entendre. Par exemple, concernant les aliments pouvant être donnés aux insectes, ces derniers ne peuvent pas consommer n’importe quel coproduit ou déchet. Pour des raisons de sécurité sanitaire, certains déchets ne peuvent être donnés aux insectes, surtout dans l’Union européenne. De plus, ces aliments peuvent entraîner une mortalité plus élevée, une croissance plus lente et une qualité nutritionnelle réduite. Dans les faits, les insectes sont souvent nourris avec des coproduits à haute valeur nutritionnelle, comme le son de blé ou le son de maïs, qui ont souvent des débouchés dans l’alimentation animale et qui ne sont pas si bon marché. Cela remet en cause l’argument consistant à dire que l’alimentation des insectes n’entre pas en concurrence avec l’agriculture conventionnelle. Par exemple, une étude de 2018 estime que la nourriture pour animaux de compagnie à base d’insectes émet deux à dix fois plus de gaz à effet de serre que les aliments classiques.

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Dans ces conditions, quelles sont les perspectives pour le secteur de l’élevage et de la transformation d’insectes ?

Il est très difficile de répondre à cette question, mais il est vrai que la compétitivité des produits est un obstacle majeur, d’autant plus que la France n’est pas forcément bien placée par rapport à d’autres pays en termes de coûts de production. Surtout que les insectes ont besoin de températures optimales de 25°C à 30°C. Les entreprises du secteur ont identifié les aliments haut de gamme pour les animaux de compagnie, mais c’est un marché de niche à l’échelle mondiale.

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