Engrais phosphatés : une trajectoire de baisse pour le cadmium
Sept ans après le premier rapport de l’Anses, le gouvernement s’apprête à abaisser les valeurs limites en cadmium dans les engrais phosphatés. Il prévoit une trajectoire de baisse progressive d’ici 2038, pour atteindre le taux préconisé par l’Anses, qui vient de publier un nouveau rapport.
Il aura fallu attendre un nouveau rapport de l’Anses pour que ce dossier, qui s’enlisait depuis sept ans, avance. Le cabinet de la ministre de l’Agriculture Annie Genevard a indiqué, le 25 mars, qu’« un ensemble de textes réglementaires a été travaillé en interministériel – le socle commun (décrets et arrêtés) – pour uniformiser et renforcer l’encadrement de l’innocuité des matières fertilisantes et des supports de culture ». Ils incluront de nouvelles valeurs limites en cadmium dans les engrais minéraux phosphatés épandus sur les sols agricoles. Ces projets de textes « ont été soumis en février au Conseil d’État, qui doit rendre ses conclusions d’ici avril », et devraient ensuite être publiés « dans la foulée ».
La Rue de Varenne assure que le socle proposé « rejoint les recommandations de l’Anses relatives à l’abaissement des apports en cadmium ». Interrogé par l’AFP, le ministère a précisé que la diminution serait progressive, passant « de 90 milligrammes par kilogramme actuellement à 60 mg/kg en 2027 (soit le niveau européen, NDLR), 40 mg/kg en 2030 et 20 mg/kg (le niveau recommandé par l’Anses, NDLR) après une étude d’impact favorable et avant 2038 ». Une trajectoire de diminution était annoncée dès 2016 par la Commission européenne, lors des travaux préparatoires sur le règlement 2019/1009 (40 mg/kg en 2027, et objectif final de 20 mg de cadmium par kg).
Dans son avis présenté à la presse la veille, l’Anses identifie plusieurs « leviers » pour diminuer l’imprégnation et les risques associés pour la santé humaine. Tout d’abord, l’agence sanitaire demande d’appliquer « dès que possible » des valeurs limites en cadmium dans les matières fertilisantes. Comme dans son avis de 2019, elle recommande de « respecter un flux maximal de 2 g de cadmium par hectare et par an apporté au sol agricole », indique Yann Le Bodo, chargé de projets à la direction sciences sociales et économie. Ce seuil « permet de garantir une maîtrise de la contamination des sols agricoles en cadmium et une baisse dans le temps de la contamination des denrées alimentaires », ajoute-t-il.
Comme en 2019, l’Anses recommande une teneur maximale de 20 mg de cadmium par kilo d’anhydride phosphorique (P2O5) dans les engrais minéraux phosphatés. Pour l’heure en France, explique le chargé de projets, la teneur maximale en cadmium dans les engrais phosphatés dépend de la voie de mise en marché. « Si c’est une mise sur le marché à l’échelle européenne avec un estampillage CE, c’est la norme européenne qui s’applique, soit 60 mg de cadmium par kilogramme (de P2O5). Lorsque c’est une norme française qui est utilisée pour la mise sur le marché en France, la limite est de 90 mg. »
Approvisionnements et décadmiation
Pour mettre en œuvre l’abaissement des teneurs en cadmium dans les engrais, l’Anses propose de privilégier des approvisionnements en roches phosphatées et produits dérivés à moindre teneur en cadmium, et de créer une base de données à cette fin. « On sait que les roches phosphatées d’origine sédimentaire (par exemple, calcaire), et les engrais fabriqués à partir de ces roches, présentent des teneurs plus élevées en cadmium. L’analyse des statistiques de commerce extérieur en France montre que l’essentiel des approvisionnements vient plutôt de pays où les roches phosphatées sont sédimentaires […] Néanmoins, on n’a pas de base de données représentative, au niveau national, de la teneur en cadmium des engrais minéraux phosphatés commercialisés. Ce type de données nous permettrait de mieux analyser les substitutions possibles entre types de produits et entre types de provenances », expose Yann Le Bodo.
Quand la substitution d’approvisionnements n’est pas possible, l’Anses recommande d’avoir recours aux techniques de décadmiation. « Il existe des brevets pour la décadmiation des matières phosphatées, déposés depuis plusieurs dizaines d’années déjà […] Nous n’avons pas été en mesure de vérifier dans quelle mesure ils sont mis en place concrètement en France, à l’échelle industrielle. Mais des travaux montrent que ce sont des techniques maîtrisées. […] Il en existe différents types […] qui reposent sur des technologies de cristallisation ou d’absorption permettant de retirer le cadmium de la matière », explique Yann Le Bodo.
Ces techniques existent à un coût « raisonnable », selon l’agence sanitaire au regard du surcoût agricole et du « fardeau » pour le système de santé. Selon une étude de la Commission européenne de 2016, « le surcoût de la décadmiation est généralement estimé entre 10 et 30 €/tonne éq. P2O5 d’engrais fini », indique l’expertise. Une autre étude de l’université de Lorraine (Steckerman et al., 2018) estime qu’une augmentation du prix de l’engrais phosphaté de 100 € par tonne de P2O5 (estimation haute), due à la décadmiation, entraînerait un surcoût de fertilisation de 2 €/ha pour le blé. Dans un communiqué le 25 mars, l’association France Fertilisants assure que ces procédés restent « complexes et coûteux et ne peuvent constituer l’unique réponse ».
Étiquetage, effluents et boues
Par ailleurs, l’agence sanitaire appelle à étiqueter la teneur en cadmium des engrais. Elle soutient les pratiques agronomiques qui permettent de limiter l’usage des fertilisants, d’utiliser le phosphore naturellement présent dans les sols et l’innovation variétale. D’après Yann Le Bodo, il existe des variétés de blé – notamment de blé dur – plus ou moins accumulatrices de cadmium mais qui ne sont pas développées, ni choisies, à cette fin. « Ce qui est souligné dans l’expertise, c’est que l’accumulation des éléments traces métalliques et du cadmium puisse être davantage prise en compte dans la sélection des variétés », expose-t-il.
L’Anses recommande aussi « d’engager une réflexion pour mieux connaître la concentration en cadmium des effluents d’élevage », et « d’explorer plus précisément les voies de remédiation du cadmium dans les boues de stations d’épuration qui résultent du traitement des eaux usées ».
Enfin, elle recommande d’abaisser les teneurs maximales dans les denrées, y compris importées.
LM
Laurene Mainguy