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Accaparement des terres : la fin de la « ruée sauvage »

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Selon l’organisation internationale Grain, le phénomène d’accaparement des terres progresse moins vite depuis 2012, notamment parce que de nombreux projets de grande envergure ont été abandonnés. Toutefois, il se consolide à certains égards, se dotant « de cadres et de principes » et bénéficiant de l’apport de nouveaux acteurs, tels que les fonds de pension.

À la suite de son rapport retentissant paru en 2008, intitulé Main basse sur les terres agricoles en pleine crise alimentaire et financière, l’ONG internationale Grain a publié, le 12 juillet, un nouveau rapport, qui démontre, sur la base d’informations recensées dans le monde entier depuis 2006, que le nombre de transactions foncières qu’elle qualifie d’accaparement de terres progresse moins vite depuis 2012. Pour cette organisation basée à Barcelone, qui définit l’accaparement des terres comme un ensemble d’investissements fonciers de taille importante (+ de 500 ha) menés par des investisseurs étrangers, ce ralentissement se manifeste principalement par l’abandon de nombreux « méga-projets » à travers le monde, mais ne signe pas la fin du phénomène : « Le mouvement mondial d’accaparement des terres agricoles est loin d’être terminé », estime Grain. À ce jour, la base de données de l’ONG recense 491 accaparements de terre de grande ampleur engagés au cours de la dernière décennie (elle en recensait 400 en 2012, et une centaine en 2008), portant sur plus de 30 millions d’hectares et par ailleurs… plus d’une centaine de projets abandonnés ; « Plusieurs des plus grands méga-projets ont sombré, ce qui a abouti à une baisse du nombre total d’hectares concerné », analyse le rapport de l’ONG. « Le grand nombre de projets abandonnés témoigne de la frénésie qui a surgi en 2008, dont une grande partie s’est retournée contre ses protagonistes », estime-t-elle.

Les politiques des États du Golfe ou de la Chine restent inchangées

Si le phénomène décrit et observé par l’ONG semble ralentir, il mute et se consolide à de certains égards. Il s’inscrit dans des stratégies globales d’entreprises, note Grain : « De plus en plus, l’accession aux terres agricoles s’inscrit dans une stratégie d’entreprise plus vaste visant à bénéficier des marchés carbone, des ressources minérales, des ressources en eau, des semences, des soles et des services environnementaux ». Il semble également de plus en plus encadré : « Au lieu d’avoir comme avant une ruée sauvage vers les terres, nous avons maintenant de multiples cadres et principes sur la façon de procéder à ces transactions tout en minimisant les coûts sociaux et environnementaux. » L’ONG note également que les entreprises délaissent les achats directs de foncier pour des prises de contrôle plus indirectes. Enfin, l’accaparement se consolide par la diversification des acteurs impliqués. L’ONG constate notamment une « croissance spectaculaire des investissements des fonds de pension dans les terres agricoles ». En 2008, seuls quelques-uns investissaient dans les terres agricoles, retrace Grain. Mais aujourd’hui, « les fonds de pension sont la source d’une grande partie des capitaux des sociétés qui achètent des terres agricoles au niveau mondial ». Grain note d’ailleurs que le fonds américain TIAA-CREF dispose depuis quelques années de ses propres activités agricoles. Elle note également que les structures offshore et les flux financiers illicites « jouent un rôle important dans les opérations actuelles d’accaparement des terres ».

Des projets sans stratégie de sécurité alimentaire

Côté investisseurs, la sécurité de l’approvisionnement de certains pays reste un moteur important, et les politiques nationales liées à ce phénomène perdurent. « Les gouvernements du Golfe continuent de promouvoir la production agricole en dehors du pays et la création et l’achat d’exploitations à l’étranger », et des pays comme la Chine, le Japon et la Corée ont « conservé leurs politiques officielles sur l’agriculture à l’étranger dans le cadre de leur stratégie de sécurité alimentaire », selon Grain. Toutefois, si la première vague de transactions observée, intervenant juste après la crise des prix alimentaires, « a largement été motivée par des préoccupations liées à la sécurité alimentaire », explique Grain, plusieurs projets actuellement en cours sortent de ses préoccupations : « Un certain nombre de cas actuels […] impliquant des sociétés chinoises ou japonaises ou les États du Golfe n’ont pas grand lien avec les stratégies de sécurité alimentaire des gouvernements de leurs pays d’origine », affirme Grain. Côté producteurs, la base de données montre que « l’effervescence autour des investissements en Asie et en Amérique latine s’est dissipée et que les régions les plus représentées sont l’Afrique, l’Europe de l’Est et le Pacifique ». « L’attention s’est maintenant portée sur des pays dans lesquels l’environnement juridique favorise les investisseurs étrangers et les exportations (par ex. l’Australie) et des pays dans lesquels les infrastructures d’exportations sont déjà construites et où l’on peut obtenir pour un prix modique des surfaces importantes (par ex. le Mozambique) », explique Grain.