Le 18 novembre, la commission de l’agriculture du Parlement européen (Comagri) a organisé une audition publique en vue d’analyser les impacts potentiels de l’Accord de libre-échange UE/Mercosur sur le marché agricole européen. Le moins que l’on puisse dire est que cet accord inquiète toujours la majorité des producteurs et des syndicats agricoles européens ainsi que les membres de la Comagri.
Après vingt ans de négociations, l’UE et les pays du Mercosur ont conclu un accord politique le 28 juin 2019 qui vise notamment à créer le plus grand marché mondial (en termes de population) de biens et services. L’audition publique organisée par la Comagri sur les impacts potentiels de cet accord sur l’agriculture européenne, a permis à Nicole Polsterer, experte en production et consommation durable au sein de l’ONG Fern (1), de donner son avis sur la question. Selon elle, l’Accord UE/Mercosur représente « une pression supplémentaire qui aurait des impacts et sur l’environnement et sur les consommateurs aussi bien sud-américains qu’européens ». Pour ne prendre que l’exemple du Brésil, elle estime que les différentes « invasions des territoires des populations autochtones par les autorités nationales et par les hommes de main des investisseurs ont été entreprises notamment au moyen de gigantesques incendies de la forêt amazonienne ». Selon elle, on a noté une augmentation de 64 % de ces incendies en 2019 par rapport à 2018 et la déforestation de l’Amazonie toucherait aujourd’hui plus de 10 000 km². Elle a fait observer que « la carte des incendies en Amazonie se superpose étrangement à celle des abattoirs pour bovins qui se sont multipliés ces derniers mois » (selon des analyses d’images de la NASA et des ONG brésiliennes).
La représentante de Fern a également dénoncé la suppression du zonage environnemental en Amazonie pour favoriser le développement de la culture de la canne à sucre, laquelle est notamment utilisée pour produire de l’éthanol, lequel est ensuite exporté notamment en Europe. Et avec la suppression des droits de douane, a-t-elle souligné, les exportations d’éthanol du Brésil sur le marché européen vont nécessairement augmenter. Concernant la viande bovine, cette responsable estime que la réduction des droits de douane va booster les exportations de viande de bœuf brésiliennes, notamment de « corned beef », exporté essentiellement sur le marché britannique.
De son côté, le président du Copa-Cogeca (principal syndicat agricole de l’UE), Pekka Pesonen, a indiqué d’emblée que son organisation « ne soutient pas l’accord UE/Mercosur dans sa facture actuelle ». Il a précisé qu’au vu des différences substantielles en termes de normes de production entre l’UE et les pays du Mercosur (Brésil, Argentine, Uruguay, Paraguay), les importations de produits agricoles en provenance de ces pays mèneront de facto « à une politique de deux poids deux mesures et à une concurrence déloyale pour certains des principaux secteurs de production européens, ce qui menacerait leur viabilité ». Il a déploré « les concessions majeures » qui ont été accordées par l’UE dans le chapitre agricole, notamment pour certains secteurs les plus sensibles de l’UE tels que la viande bovine, la volaille, le sucre, le riz, le jus d’orange, les agrumes et l’éthanol. Secteurs pour lesquels, a-t-il souligné, « des contingents tarifaires historiquement élevés ont été consentis et qui devront faire face à des défis importants, notamment une pression sur les prix et un impact sur l’emploi ». S’il a reconnu que le système d’indications géographiques européen a été pleinement reconnu dans l’accord (350 IG en tout) et que les exportateurs européens pourront bénéficier de certaines opportunités notamment dans les secteurs des produits transformés (notamment produits laitiers, vin et spiritueux), il a toutefois regretté que l’UE n’ait pas réussi à garantir suffisamment d’intérêts offensifs qui auraient pu compenser les pertes dans le chapitre agricole, ce dernier ayant été traité, selon lui, de « variable d’ajustement pour obtenir des gains dans d’autres secteurs" (entre autres : voitures, produits chimiques, produits pharmaceutiques et marchés publics).
De potentielles distorsions de concurrence
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Pour le Français Jean-Michel Schaeffer, président d’Anvol (Association nationale interprofessionnelle de la volaille de chair), l’Accord UE/Mercosur confronte le secteur européen de la viande de volaille à de potentielles de distorsions de concurrence. Rappelant que cet accord prévoit la levée des droits de douane sur 100 000 tonnes de viande de volailles du Mercosur, il a averti que « déjà 1/4 des filets de poulets consommés en Europe sont importés de par le monde et que les milliers de tonnes supplémentaires prévues dans l’accord feront en sorte que 1/3 des filets de poulet consommés en Europe sera assuré par les exportateurs du seul Mercosur ». Et cela, a-t-il précisé, « pour des productions de poulets qui ne respectent pas les règles de l’UE en matière d’alimentation des animaux que ce soit en matière de farines de viande (encore autorisées dans les pays du Mercosur), d’antibiotiques (alors que dans l’UE leur utilisation a été diminuée de 50 %) ou encore en matière de contrôles sanitaires ». L’UE, a-t-il dit, « nous assure qu’il y aura des contrôles, mais les normes ne sont pas les mêmes. Il y a eu des affaires de falsification de documents au Brésil ».
Selon le président d’Anvol, l’UE ne devrait pas ratifier l’accord UE/Mercosur dans l’état actuel. Intervenant à son tour, un représentant de la Commission européenne a tenté de rectifier l’orientation des débats en insistant sur le fait que l’accord UE/Mercosur constitue « un accord qui est tout sauf déséquilibré » dans la mesure où les entreprises européennes pourront avoir accès à un marché de plus de 260 millions de consommateurs et que les exportateurs européens pourront tirer profit de la réduction progressive des droits de douane. En ce qui concerne les secteurs qui seraient touchés par l’accord cité par les intervenants et les députés européens (par exemple la viande, le sucre ou le miel), il a indiqué que « les volumes en question sont gérables dans la mesure où ils sont plus ou moins déjà existants ». Il a rappelé aussi que la Commission européenne a pris un engagement politique en prévoyant une cagnotte de 1 milliard d’euros en cas de perturbations possibles du marché pour atténuer les effets des concessions de l’accord UE/Mercosur. Concernant les normes de santé et de sécurité alimentaire, il a précisé que l’accord UE/Mercosur « ne changera rien et que tous les produits alimentaires qui entrent en Europe doivent respecter les normes européennes et qu’en conséquence cela représentera un coût supplémentaire pour les exportateurs du Mercosur et que donc cela fera augmenter leurs prix à l’exportation ».
QUETTE">(1) « Fern » est une ONG, créée en 1995, pour suivre l’implication de l’Union européenne dans les forêts et coordonner les activités des ONG à l’échelon européen.