L’essor de l’agriculture urbaine fait émerger des nouveaux besoins en matière de compétences. Les précurseurs en la matière s’interrogent sur les nouveaux métiers transdisciplinaires à créer et sur les formations à mettre en place pour préparer les futurs professionnels.
« L’agronomie urbaine ne suffit pas », a lancé Jean-Noël Consalès, maître de conférences à Aix Marseille Université, lors des journées nationales de l’agriculture urbaine qui se tenaient les 15 et 16 juin à Lyon. Le chercheur spécialisé en agriculture urbaine pointait du doigt les nombreuses compétences nécessaires en agriculture urbaine, et de fait le positionnement atypique de cette agriculture émergente, au croisement de multiples disciplines très diverses. Le même constat était dressé à Bruxelles, à l’occasion de la deuxième école d’été d’agriculture urbaine qui se tenait du 13 au 15 juillet. Ces deux rencontres successives, qui réunissaient les précurseurs de l’agriculture urbaine et ceux qui veulent rejoindre le mouvement, ont vu surgir la même problématique : sous un seul intitulé, l’agriculture urbaine recouvre des métiers très divers et de fait, des savoir-faire à acquérir bien plus larges que ceux enseignés dans les établissements agricoles traditionnels.
Multiplicité des objectifs
La multiplicité des compétences nécessaires s’explique d’abord par le caractère protéiforme de l’agriculture urbaine, ou plutôt des agricultures urbaines. « L’agriculture urbaine aujourd’hui, ce n’est pas que de l’hydroponie, de l’aquaponie, des installations de jardins potagers sur les toits, dans les sous-sols, ou la construction de fermes verticales et de microfermes », a rappelé Olivier Bories, enseignant chercheur à l’École nationale supérieure de formation de l’enseignement agricole. Cette agriculture urbaine, qu’il appelle « 2.0 » nécessite effectivement des compétences agronomiques spécifiques, basées sur la capacité à manier les techniques agricoles de pointes high tech. Mais poursuit le chercheur, l’« agriculture urbaine ne propose pas qu’un service productif et nourricier visant une utopique autosuffisance alimentaire ». Elle est au service du social, de la justice, de l’environnement, du paysage ou de l’aménagement des territoires, lorsqu’elle vise des objectifs autres que productivistes. « Les projets d’agriculture urbaine sont souvent des projets d’économie sociale et solidaire », constate d’ailleurs Eric Duchemin, professeur associé et chargé de cours à l’Institut des sciences de l’environnement à l’Université du Québec à Montréal, spécialiste de l’agriculture urbaine
Vers l’hypra concurrence ?
Forts de ce constat, les précurseurs de l’agriculture urbaine prennent conscience de la nécessité de structurer ce nouveau secteur, au risque de se tirer une balle dans le pied. « Attention à l’hypra concurrence », alertait Jean-Noël Consalès à Lyon. Un message entendu par Olivier Bories qui relayait l’alerte à Bruxelles. « Considérer que l’agriculture urbaine, c’est uniquement le développement d’une agriculture 2.0 en ville, c’est diriger, orienter l’entrepreneuriat en agriculture urbaine sur une voie où les porteurs de projets ne trouveront pas tous satisfaction. Pire, ils mettront en danger […] les pionniers déjà installés ».
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De nouveaux métiers
Pour éviter cette possible hypra concurrence, les acteurs de l’agriculture urbaine essayent de « classer » les différents métiers de ce secteur. Au Salon du Végétal à Nantes, le 21 juin dernier, Guillaume Verdegay, qui se qualifie comme « jardinier urbain », présentait de nouveaux métiers qui pourraient émerger, chacun combinant des compétences de métiers existants. « L’agriculteur urbain » serait un mélange de maraîcher et d’horticulteur. Il devrait croiser les compétences techniques (agronomie) de ces deux professions. Le « plantiste » est quant à lui « le futur du fleuriste ». Car, constate Guillaume Verdegay, les envies des Français évoluent. Aujourd’hui, beaucoup veulent des plantes plutôt que des fleurs coupées. Le plantiste aura besoin d’être formé en botanique, en création artistique, en vente… Quant au « jardinier urbain », il est le croisement du paysagiste et du designer.
Transdisciplinarité
À Lyon et à Bruxelles, les acteurs de l’agriculture urbaine identifiaient d’autres compétences encore : communication et animation pour organiser des ateliers à destination des consommateurs, accompagnement social pour l’agriculture urbaine comme outil de réinsertion sociale, urbanisme pour l’agriculture urbaine comme outil de mise en place des politiques d’aménagement des territoires, mais aussi architecture, santé, environnement… De fait, on ne peut plus cantonner les formations d’agriculture urbaine aux seules écoles d’ingénieurs agronomes, estime Olivier Bories. Selon l’enseignant, « il faut sortir des filières de formation classiques et s’affranchir de la spécialisation. Il faut faire entrer le sujet des agricultures urbaines […] dans de nouvelles filières de formation ». Si dans l’idée le projet semble séduisant, dans la pratique, il faudra réussir à mettre en lien des établissements de formation qui ne traitent pas d’habitude des mêmes thématiques et qui, en plus, ne dépendent pas du même ministère.
« Les projets d’agriculture urbaine sont souvent des projets d’économie sociale et solidaire »