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Petr Cingr, vice-président, et Libor Němeček, directeur finances d’Agrofert « Agrofert va devenir le 2e producteur d’engrais azotés en Europe »

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À l’occasion de leur passage le 4 novembre à Paris, les représentants du conseil d’administration du groupe tchèque Agrofert, Petr Cingr, vice-président, et Libor Němeček, directeur fusions-acquisitions et finances, sont revenus pour Agra Presse sur l’acquisition des activités dans le secteur de l’azote du groupe autrichien Borealis, annoncée le 2 juin 2022.

Pourriez-vous présenter votre entreprise ?

Créée en 1993 en République tchèque, Agrofert était au départ une petite entreprise, c’est aujourd’hui un groupe très diversifié composé de 202 entreprises actives à travers l’Europe (Allemagne, Slovaquie et Hongrie), où il emploie 30 900 personnes. Nous sommes présents dans un certain nombre d’industries, mais la majeure partie de notre activité se concentre sur la production d’engrais et l’agriculture. Nous sommes un important fournisseur d’engrais, de pesticides, de semences ou encore d’aliments pour animaux.

Nous sommes nous-mêmes d’importants agriculteurs, peut-être les plus grands d’Europe centrale, où nous exploitons 160 000 hectares de terres. Dans une grande mesure, nous aspirons à transformer nos récoltes au sein de nos usines. Nous possédons des meuneries, nous traitons de larges volumes de lait en République tchèque, des huiles alimentaires en République tchèque et en Hongrie, nous sommes le plus grand boulanger d’Europe centrale, et le second en Allemagne. Tous les bénéfices du groupe sont réinvestis, ce qui nous donne les moyens de développer nos propres sociétés, mais aussi d’en acquérir de nouvelles.

Que représente la filière engrais pour votre groupe ?

La filière engrais est au centre de notre groupe. Au cours des huit dernières années, nous y avons dépensé plus de 1,3 milliard d’euros, la plus grande partie de nos investissements. Actuellement, nous avons trois usines principales, situées en Europe centrale : une en Allemagne (SKW Piesteritz), une en Slovaquie (Duslo) et une en République tchèque (Lovochemie). Au total, elles ont une capacité de production de plus de 4 millions de tonnes d’engrais azotés par an, ce qui fait de nous l’un des plus grands producteurs d’engrais d’Europe centrale et de l’Est. Grâce à l’acquisition des installations de Borealis Nitro en France et en Autriche – qui ont ensemble à peu près les mêmes capacités de production que nous –, nous prévoyons de doubler nos capacités de production en Europe. Cela signifie que nous deviendrons le deuxième producteur d’engrais azotés en Europe ; Yara restant le plus grand avec une production de 11 millions de tonnes.

Où en est l’avancement de ce projet de rachat ?

À l’heure actuelle, nous ne sommes quasiment pas présents sur le marché français des engrais. Afin d’y développer cette activité, Agrofert reprendra les activités de Borealis une fois l’acquisition clôturée. Nous espérions conclure l’accord d’ici la fin de l’année, mais cela interviendra plus probablement en début d’année prochaine. Si nous sommes entrés dans ce processus d’acquisition, c’est parce que l’association de Borealis et d’Agrofert nous semble la plus logique étant donné nos implantations complémentaires.

Cette acquisition présente plusieurs avantages pour nous, puisqu’en possédant plusieurs installations de production, nous améliorerons la stabilité de notre production et notre diversification, en élargissant notre gamme d’engrais et en sécurisant les livraisons pour nos clients. À titre d’exemple, les usines de production d’engrais doivent être fermées régulièrement pour les entretenir et effectuer des contrôles de sécurité. Posséder plus d’entreprises nous permet de continuer à approvisionner le marché même pendant ces arrêts et de mieux gérer les facteurs de risque régionaux et la situation du marché.

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Il existe trois sites de production en France : Ottmarsheim (Haut-Rhin) appartient à Borealis PEC Rhin, et les deux autres (Grandpuits en Seine-et-Marne et Grand-Quevilly en Seine-Maritime) appartiennent à Borealis Chimie. Quels sont vos projets pour ces trois sites ?

L’usine d’Ottmarsheim est la plus petite des trois, elle est ancienne, mais fonctionne toujours avec une utilisation raisonnable des ressources. Nous y poursuivrons le projet de station d’électrolyse visant à produire des engrais décarbonés. Nous aimerions également y étendre les capacités de production d’acide nitrique, car Borealis doit actuellement se fournir sur le marché extérieur. Nous avons conduit un projet semblable dans nos usines, et nous le savons efficace.

Quid des deux autres usines ?

Les deux autres sites posent de plus grands défis. Année après année, Borealis Chimie fait face à des pertes importantes en raison d’un manque de fiabilité dans la production. Nous pensons qu’avec nos connaissances techniques, l’expertise de nos propres usines et notre R & D, nous pourrons encore améliorer leurs performances. Même si nous avons pour le moment un accès limité aux usines – notamment en raison des règles du droit de la concurrence –, nous avons déjà plusieurs projets sur la manière d’augmenter la performance de chaque usine.

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À Grandpuits, nous aimerions vérifier le potentiel offert par le redémarrage d’une unité de production existante, afin de produire de l’AdBlue (additif au GNR, NDLR) pour notre entreprise de distribution Greenchem, directement en France. Nous souhaitons également investir dans le stockage du CO2 dans des cavernes profondes afin de produire rapidement de l’ammoniac bas carbone (bleu). Pour Grand-Quevilly, un projet de développement est également en cours avec d’autres partenaires, comme Engie ou TotalEnergies, afin de permettre la livraison d’hydrogène vert et de biométhane.

À l’instar de Yara, la guerre en Ukraine vous a-t-elle poussé à réduire votre production ?

Avec la crise ukrainienne, 70 % de la production européenne s’est temporairement arrêtée à cause des fortes hausses des prix sur le marché. Grâce à nos trois sites, nous avons été capables de produire des engrais en continu, notamment parce que pouvions acheminer de l’ammoniac d’une usine à l’autre. Ainsi, nous n’avons jamais été au-dessous de 70 % de notre capacité. À l’heure actuelle, nos usines tournent quasiment à plein régime, à l’exception de courtes périodes d’arrêt technique pour maintenance.

Avec la guerre en Ukraine, comment percevez-vous l’évolution de l’industrie des engrais ?

Avoir des usines de production d’engrais en Europe est devenu encore plus important qu’autrefois. Cette crise nous a notamment montré notre dépendance vis-à-vis des « pays sensibles », et le fait que les engrais constituent une part importante de notre sécurité alimentaire. Nous devons la garder entre nos mains, ce qui a toujours fait partie de notre stratégie. Par le passé, les régions d’Europe centrale achetaient principalement du gaz russe.

Pouvoir s’appuyer sur différentes ressources est l’un des avantages que nous offre le marché français, puisqu’il est connecté à différents réseaux fournissant les principaux intrants nécessaires à la production d’engrais. C’est la raison pour laquelle nous avons fait tout notre possible pour remporter l’appel d’offres de Borealis. Nous pensons que la production d’engrais sera choisie comme un secteur stratégique au sein de l’UE et qu’elle sera soutenue, tant au niveau européen qu’au niveau des gouvernements locaux, pour sécuriser l’approvisionnement alimentaire.

Plus largement, quelle est votre stratégie de décarbonation ?

Dans le cadre du Green deal européen, nous nous concentrons sur des projets d’économie verte, tels que la production d’hydrogène vert. En Slovaquie et en Allemagne, nous avons pour ambition de développer des technologies d’électrolyseurs, afin de produire de l’hydrogène comme source alternative à la fabrication d’ammoniac. Récemment, la construction d’une unité d’ammoniac sur le site de Duslo a été notre investissement le plus important, s’élevant au total à 310 millions d’euros investis entre 2017 et 2019. Il s’agit de l’unité la plus moderne et la plus efficace d’Europe. Dans différents pays, nous participons également à d’autres projets « Green Deal » en consortium. Notre objectif est de remplacer progressivement le gaz naturel par une combinaison de matières premières alternatives que sont l’hydrogène et le biométhane. Le biométhane est un substitut à part entière du gaz naturel et nous souhaitons le traiter notamment dans les usines où nous produisons de l’urée et du CO2 pour l’agriculture et l’agroalimentaire. Nous traiterons l’hydrogène, éventuellement en combinaison avec du biométhane, dans des unités de production produisant des nitrates.

La conclusion du rachat de Borealis « probablement début 2023 »

À Ottmarsheim, « nous poursuivrons le projet de station d’électrolyse visant à produire des engrais décarbonés »

Malgré la guerre en Ukraine, « nous n’avons jamais été en dessous de 70 % de notre capacité »

Agrofert conteste l’accusation de conflit d’intérêts envers son fondateur Andrej Babiš

En France, le nom d’Agrofert est apparu ces derniers mois dans le cadre de l’accusation de conflit d’intérêts contre Andrej Babiš, fondateur du groupe et Premier ministre de la République tchèque entre 2017 et 2021. Désormais candidat à la présidence, il s’est retiré en 2017 du groupe agrochimique et des médias « pour se conformer à la loi tchèque sur les conflits d’intérêts », rappelle Euractiv (article en anglais). Un retrait qui n’a convaincu ni le Parlement européen ni la Commission. « Selon les conclusions de l’audit [mené par Bruxelles], M. Babiš, de par sa fonction de Premier ministre, a maintenu une influence décisive sur Agrofert malgré le transfert » de ses actions dans des fiducies, rapporte Euractiv, tandis que le groupe aurait continué à recevoir des fonds européens. Interrogés par Agra Presse, les responsables d’Agrofert affirment que, selon la version finale publiée de l’audit, « aucun fonds de l’UE n’a été effectivement versé » en lien avec les subventions pointées dans la procédure. De plus, selon l’analyse juridique du groupe, « la conclusion de l’audit de la Commission concernant l’allégation de conflit d’intérêts n’est pas correcte ». En particulier, depuis février 2017, « M. Babiš n’est ni actionnaire ni décisionnaire au sein d’Agrofert, n’a aucun rôle de direction ou autre au sein du groupe et, par conséquent, aucune influence sur sa prise de décision ».