Ancien directeur des affaires publiques chez Pernod Ricard et président alors d’Entreprises & Prévention, Claude Risac perçoit aujourd’hui à travers son action au Cedus toute la difficulté à faire admettre aux pouvoirs publics les vrais enjeux de l’industrie alimentaire.
La maturité d’une société se jauge à la capacité de ses membres à nouer entre eux des relations positives et fructueuses. Si l’on admet ce postulat, force est de constater que notre société française fait, souvent, preuve d’immaturité. Un bel exemple nous en est offert par l’incommunicabilité chronique entre le secteur agroalimentaire et les pouvoirs publics sur les questions de santé publique.
D’un côté, le parlement, le gouvernement et l’administration s’inquiètent de la hausse de la prévalence de l’obésité, notamment chez les Français les plus jeunes. C’est donc très légitimement qu’ils cherchent les voies et moyens d’inverser une tendance lourde de graves conséquences futures pour l’état de santé des Français.
De l’autre, une des premières industries de France est à juste titre fière des progrès accomplis depuis quelques décennies, de sa capacité à fabriquer des produits sûrs et de qualité, et de sa contribution à l’économie nationale, mais elle se débat dans un contexte national médiocrement favorable à la compétitivité. Elle doit, de plus, £s’adapter à des consommateurs qui consacrent une part de plus en plus faible de leur budget à leurs achats alimentaires et à des distributeurs dont les exigences vont croissantes.
Le bon sens commanderait que les efforts des uns et des autres s’unissent pour tenter d’enrayer cette courbe du surpoids et de l’obésité dont les effets négatifs pour la santé ne sont plus à démontrer.
Or, il n’en est rien. Pour prendre un exemple récent, l’Assemblée nationale et le Sénat ont adopté l’été dernier, dans le cadre de la Loi de santé publique, un ensemble de mesures fortement contraignantes et dont l’efficacité est douteuse sans aucune concertation avec l’industrie et sans lui laisser la moindre chance d’organiser en son sein une autodiscipline qui a fait ses preuves ailleurs. Certes un dialogue ténu a été rétabli depuis avec le ministère de la Santé, mais, sur le fond, la situation n’a guère évolué.
La santé n’est plus une attente comme une autre
Les entreprises de l’alimentaire sont-elles responsables de cette situation ? La question ne peut être éludée. Reconnaissons que depuis la création en 1974 de l’IFN (Institut français de la nutrition), lieu de dialogue entre l’industrie et les scientifiques, et depuis celle de l’Institut Benjamin Delessert en 1976, la prime avait été donnée à la sécurité alimentaire d’une part, à l’innovation et au marketing d’autre part. Pour autant, les marques n’avaient délaissé ni les préoccupations nutritionnelles, ni l’information du consommateur. Mais la santé passait pour une attente comme une autre à satisfaire, sans que la pleine mesure des conséquences de l’évolution des modes de vie sur la santé des Français ait été prise.
Aujourd’hui, l’industrie a bien réagi. Elle a compris que si elle contribue à la résolution d’un problème comme le surpoids, l’obésité et leurs conséquences sanitaires, elle n’a plus à plaider coupable, mais c’est simplement qu’elle se sent concernée.
Au travers, notamment, des « 9 engagements » de l’Ania, une politique volontariste a été engagée, depuis la formation en nutrition des PME du secteur jusqu’à l’autodiscipline en matière publicitaire en passant par l’information des consommateurs sur la signification de l’étiquetage nutritionnel. Autant de vastes chantiers, auxquels le Cedus contribue, qui sont en cours, et pour certains, achevés.
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Mais, du côté des pouvoirs publics, l’opportunité de travailler main dans la main avec les entreprises du secteur n’est toujours pas vraiment saisie. Au fond, il en va comme si tous les acteurs publics avaient un intérêt objectif à limiter le dialogue avec l’industrie alimentaire. Et cette remarque vaut sans doute aussi pour certaines associations consuméristes.
Un sport politiquement payant
Face à un grave problème comme celui de l’obésité, il est difficile de résister à la tentation de trouver un bouc émissaire, bien que les meilleurs spécialistes s’accordent sur l’aspect multifactoriel du phénomène. Reconnaissons que stigmatiser l’industrie est un sport politiquement payant dans un pays qui n’a jamais aimé ses entreprises.
Et puis le monde de la science administrée est souvent prompt à dénoncer la logique du profit de l’industrie. On ne doit pas douter que la santé des Français ne suscite des engagements sincères et forts. Mais constatons lucidement que les luttes de pouvoir, la chasse aux postes et aux crédits, l’accès aux médias et à la notoriété sont de puissants facteurs qui prospèrent sur le terreau d’une catastrophe sanitaire annoncée et sur la diabolisation de l’industrie. La peur serait-elle un fonds de commerce ?
Pas étonnant que les quelques voix, et non des moindres, qui ont plaidé pour que, dans le respect du rôle de chacun, une collaboration s’instaure aient bien du mal à se faire entendre.
Et pourtant, cette collaboration est absolument nécessaire à l’objectif de santé publique poursuivi. Elle doit se fonder sur des expertises exemptes de parti-pris, sur des critères d’efficacité mesurables dans le respect de principes essentiels comme la protection du consommateur et la liberté du commerce.
Mais elle ne peut naître que d’une volonté politique forte. A l’évidence, c’est aujourd’hui au ministre de l’Agriculture que revient la tâche de coordination des (trop ?) nombreux acteurs publics qui traitent de l’alimentation et de la nutrition.
Aujourd’hui, l’attente est forte dans les entreprises de l’industrie agro-alimentaire pour que le ministre de l’Agriculture, dont quelques déclarations prouvent qu’il a pris la mesure du problème, donne une nouvelle chance à des synergies intelligentes entre le public et le privé pour le plus grand bénéfice des consommateurs.
* Directeur général du Cedus (Centre d’études et de documentation du sucre)
« C’est aujourd’hui au ministre de l’Agriculture que revient la tâche de coordination des nombreux acteurs publics »