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Alimentation : pour Foodwatch, le législateur « doit jouer son rôle »

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ONG > Karine Jacquemart, directrice générale de Foodwatch France, était entendue à l’Assemblée nationale cette semaine dans le cadre de la commission d’enquête sur l’alimentation industrielle. L’occasion pour cette ONG, dont la présence en France est récente, d’exposer ses priorités : une transparence accrue garantie par une réglementation publique volontariste.

Hasard de calendrier ou signe d’une forme de reconnaissance, les occasions ne manquent pas en ce moment pour l’ONG Foodwatch d’être présente à l’Assemblée nationale. Déjà entendue dans le cadre de la commission d’enquête  chargée de tirer les enseignements de l’affaire Lactalis, le 19 avril, cette dernière a très activement participé aux États généraux de l’alimentation et aux débats autour de la loi agriculture et alimentation via la « Plateforme citoyenne pour une transition agricole et alimentaire » dont elle est membre. Elle était de nouveau entendue à l’Assemblée nationale le 30 mai 2018 dans le cadre de la commission d’enquête sur l’alimentation industrielle par la voix de sa directrice générale Karine Jacquemart. Un indice de plus d’une forme de légitimité gagnée sur les sujets alimentaires pour cette ONG dont la branche française n’existe que depuis 2014.

Montrer « les limites du volontariat »

Auditionnée le jour même où le projet de loi Agriculture et alimentation devait être voté, un projet qui « nous laisse sur notre faim », a-t-elle rappelé en ouverture, elle a notamment posé le constat d’un manque quasi général de transparence. Sur la valeur nutritionnelle des aliments d’abord, « l’alimentation étant un des vecteurs principaux de maladies chroniques » comme l’obésité ou le diabète, touchant 15 à 20 millions de personnes en France. L’initiative du Nutri-score est ainsi une bonne évolution, mais « sous prétexte de volontariat, toutes les entreprises ne jouent pas le jeu » en particulier les « Big 5 » mené par Nestlé, Coca-Cola ou Mondelez, prônant un modèle de logo par portion. Pour elle, le sujet est emblématique « des limites du volontariat » et de la nécessité de rendre obligatoire « un système unique et transparent » de logo au niveau européen, impossible pour l’instant dans le cadre du règlement européen Inco encadrant l’étiquetage des aliments.

En matière alimentaire, les règles européennes sont souvent déjà très strictes mais ne sont « pas suffisamment appliquées à l’échelle de l’UE », a-t-elle noté, en rappelant le manque de sanctions après les scandales de la viande de cheval ou des œufs au Fipronil. Ou en donnant l’exemple des « Health Claims », ces avantages supposés pour la santé que les industriels veulent faire figurer sur les emballages de leurs produits. « Près de 2000 sont en attente de validation devant la Commission européenne, et pendant ce temps les industriels peuvent les utiliser », a-t-elle rappelé.

La traçabilité concerne aussi les substances toxiques présentes dans l’alimentation et contre lesquelles l’ONG a mené de nombreuses campagnes, que ce soit contre les produits phytosanitaires, les perturbateurs endocriniens, les huiles minérales ou les « 320 additifs alimentaires autorisés alors que beaucoup sont controversés ». « Les consommateurs veulent entendre un signal que leur santé est prise en compte », a-t-elle ainsi avancé sur le sujet jugé emblématique du glyphosate.

« La marge de manœuvre donnée aux fabricants est trop grande »

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Pour que cette transparence soit assurée, « nous vous invitons simplement à jouer votre rôle », a déclaré Karine Jacquemart à l’adresse des députés. Si les supermarchés sont aujourd’hui « le règne de la désinformation » c’est par ce que la « marge de manœuvre donné aux fabricants est trop grande ». « On réglemente de moins en moins par ce qu’on fait confiance aux filières, aux acteurs de l’industrie agroalimentaire pour s’autoréguler. C’est très inquiétant », a-t-elle jugé en relevant « le nombre de fois où le ministre de l’Agriculture a opposé une objection à des amendements sous prétexte de responsabiliser les acteurs privés » lors des discussions du projet de loi Egalim. Une évolution également visible selon elle à travers « les nombreux codes définis par l’industrie elle-même et que les autorités de contrôle » comme la DGCCRF acceptent et prennent pour base de leurs contrôles. « Ces codes ne sont pas accessibles publiquement, il faut les acheter », a-t-elle relevé en prenant pour exemple le Code des usages de la charcuterie, de la salaison et des conserves de viande. « Il est aberrant que des contrôles sanitaires soient basés sur des codes auxquels nous n’avons pas accès », juge-t-elle en notant que l’exemple vaut pour d’autres domaines (code de la dinde, code de la soupe…).

Mettre en place « une gouvernance interministérielle » de l’alimentation

Un manque de visibilité que l’on retrouve jusque dans la gouvernance de ce sujet par nature transdisciplinaire qu’est l’alimentation. « Il est très compliqué de rencontrer des acteurs sur ces questions, constate-t-elle. L’alimentation est disséminée dans tous les ministères avec malgré tout un poids important du ministère de l’Agriculture, qui ne peut pas être impartial par rapport à certains enjeux puisqu’ils représentent les intérêts de l’industrie agroalimentaire. » L’ONG plaide ainsi pour la mise en place d’une « gouvernance interministérielle » incluant la politique commerciale extérieure. C’est là un des autres grands chevaux de bataille de Foodwatch : les accords de libre-échange négocié par l’Union Européenne (CETA, Japon…)

Ces accords augmentent les volumes « d’importations de produits qui ne sont pas faits sur les mêmes normes » que les produits français, notamment sur l’utilisation de produits phyto. Surtout, ce sont des « accords vivants » dont l’objectif n’est « pas seulement de baisser les droits de douane mais d’harmoniser les normes » entre les pays signataires, produisant ainsi leurs propres règles. En les ratifiant, le législateur accepte de fait de ne plus avoir « la même marge de manœuvre pour légiférer » et « de ne plus avoir son mot à dire sur la manière dont l’alimentation évolue ». « Au nom de quoi prendre ce risque ? », s’est-elle finalement interrogée, rappelant que la seule étude d’impact disponible sur le Ceta évaluait les bienfaits économiques de ce dernier à « 2 euros par citoyen et par an ».

Foodwatch, pourfendeur de la malbouffe

La branche française de Foodwatch existe depuis 2014. Elle est la dernière-née d’une organisation fondée en 2002 en Allemagne au lendemain de la crise de la vache folle par Thilo Bode, ancien directeur de Greenpeace International. L’association se veut le porte-voix des droits des consommateurs à « une alimentation sans risque, saine et abordable pour tous ». Depuis son lancement, elle a lancé plusieurs campagnes très remarquées, que ce soit sur la présence « d’huiles minérales » dans les aliments ou sur les « arnaques sur les étiquettes » ou encore sur la « menace démocratique » que représentent les accords de libre-échange européens. Karine Jacquemart, sa directrice générale depuis octobre 2015, avait auparavant coordonné pendant 6 ans la campagne « Forêts d’Afrique » de Greenpeace, après plusieurs années à Action contre la faim.