Abonné

André Pfimlin : « Nous préparons déjà la prochaine crise laitière ».

- - 7 min

Écrivain (1), voyageur, spécialiste de la question laitière et ancien ingénieur à l’Institut de l’élevage, André Pfimlin livre sa vision de la crise de ces deux dernières années et de l’Europe. Pour lui, les fondamentaux à l’origine de la crise de 2009 et de 2015-16 n’ont pas évolué.

La poudre de lait infantile semble être un eldorado pour les industriels, pourtant c’est bien la seule chose que l’homme peut produire naturellement ? ! Que pensez-vous de ce marché ?

Ce créneau est une bulle qui peut se dégonfler très vite. Plus globalement, toutes ces filières poudres sont des choix à haut risque, car ce sont des produits connectés au marché mondial. La poudre de lait infantile, tout le monde veut en faire ! C’est un business extrêmement juteux. Le produit ne coûte presque rien au départ et son prix est multiplié par dix à l’arrivée. Or, les Français n’ont pas de technologie spécifique pour faire de la poudre de lait infantile qui nous différencierait sur le marché mondial. Nous n’avons pas de réelle valeur ajoutée sur ce produit. Et comme vous dites, l’homme, ou plutôt la femme, peut le produire naturellement. En janvier, une étude (2) a montré que l’allaitement maternel sauverait 800 000 enfants par an dans le monde ! Les recommandations de l’Organisation mondiale pour la santé (OMS) vont à l’encontre du business des industriels laitiers. Or, dans les pays « riches », moins la femme a d’enfant, plus elle y fait attention. De fait, l’allaitement a fait un sacré retour parmi nos populations européennes… aux détriments des laits infantiles. Cela sera pareil en Chine demain !

Comment faire alors pour que la France trouve sa place sur le marché mondial ?

En développant des produits à haute valeur ajoutée, notamment dans les coopératives. Si on fait du lait blanc standard ou du minerai, nos éleveurs ne seront jamais concurrentiels par rapport à la Nouvelle-Zélande ou l’Irlande. La France est reconnue dans le monde pour sa culture gastronomique et ses mille fromages. Le beurre est un autre bon exemple. Il revient en force aux États-Unis et en Europe suite à de nouvelles études sur la composition fine des matières grasses et leurs effets bénéfiques pour la santé humaine. Peut-être serait-il temps de travailler sur des beurres différents. La France possède 9 millions d’hectares de prairies permanentes et il est reconnu qu’à une flore différente correspond des éléments nutritifs différents dans le lait et donc dans les produits finis. Il faudrait davantage de recherche sur la composition fine des beurres afin de pouvoir offrir un panel plus large de produits selon l’alimentation des vaches. Cela vaut aussi pour le lait liquide. Le lait UHT est considéré par les Canadiens comme du « lait mort », que l’on stocke et transporte comme un produit industriel alors qu’il y a des possibilités pour faire des laits différenciés selon la part de pâturage, la région… sans être forcément tout bio ! N’oublions pas que les marchés régionaux, nationaux et européens représentent plus de 90 % du lait de l’UE en valeur. Or, on part malheureusement conquérir le monde non pas avec des usines à fromage de qualité mais avec des tours de séchage !

Mais la transformation à la ferme, c’est un vrai métier. L’éleveur ne peut pas tout faire, et embaucher un salarié nécessite d’avoir déjà un marché…

Donc… il faut trouver d’autres formes d’organisations au niveau des producteurs ! Il y a beaucoup de choses auxquelles il faut réfléchir. Nous sommes dans une société très individualiste, aussi faut-il accepter de se remettre ensemble, de prendre des responsabilités dans des unités de transformation de proximité. La coopération tend à se structurer en mastodontes nationaux comme au nord de l’Europe alors qu’il faudrait, pour prendre l’exemple de la plus grande, avoir un Sodiaal Auvergne, un Sodiaal Ouest, un Sodiaal Nord-Est etc.. qui permettrait de valoriser des produits de terroirs, un peu comme pour la viticulture. Nous avons une diversité de paysages, de milieux, de sols, de races et de fromages unique en Europe et pourtant nous avons joué la carte de la super-spécialisation avec la Prim’holstein et la Charolaise.

Pensez-vous que cette crise laitière va faire évoluer les mentalités ?

Entre la dernière crise de 2009 et celle de 2015-2016, la toile de fond reste toujours la même. Les choses n’ont pas tant bougé que cela. Nous préparons déjà la prochaine crise. Les éleveurs ont pris les primes à la réduction de la production comme un ballon d’oxygène de survie, mais si les prix sont bons, les éleveurs vont se remettre à produire et vite ! Je crains qu’il ne se soit rien passé de conséquent. Malgré la démonstration que c’est l’excédent de lait européen qui a cassé les cours mondiaux, les syndicats n’ont pas réussi à se rassembler pour exiger une nouvelle forme de régulation Les politiques, à Paris, à Berlin comme à Bruxelles, vont tous « ronfler » autour de cette crise, sans vraiment se battre pour inscrire la régulation laitière dans les textes.

Restez au courant en temps réel !

Suivez des thématiques, des projets législatifs, des entreprises et des personnalités pour être notifié dès que nous publions un article.

Quelle est votre vision de l’Europe aujourd’hui ?

Le fonctionnement de l’Europe ne va plus du tout. La Commission européenne est une technostructure omnipotente, forte de 36 000 fonctionnaires très diplômés, l’élite de l’Europe. Concernant l’agriculture, cette Commission a toujours eu une grande autonomie, elle initie les réformes et contrôle leur mise en œuvre. Depuis 1992, elle a pris une orientation très libérale, soutenue par les pays d’Europe du Nord. Les chefs d’État et leurs ministres sont pris chez eux à 99 % de leur temps, ils vont à Bruxelles sans réelle concertation et donc leurs propositions lors des Conseils sont très rares. Je dis souvent qu’il faut renforcer les pouvoirs du Parlement européen et élire un président de l’Europe au suffrage universel ! Avec la préférence communautaire, l’Europe était faite pour protéger ; avec la dérégulation initiée par la Commission ce n’est plus le cas aujourd’hui.

Quelle solution proposez-vous alors ?

Il n’y aura pas d’évolution possible d’un bloc, pour les 27. Il y a trop d’incompréhensions et d’intérêts divergents. Il faudrait rajouter un noyau dur, d’adhésion volontaire de quelques pays avec un projet commun plus ambitieux, avec une fiscalité plus harmonisée sinon commune, etc. Une forme de confédération d’États. Mais il n’y a pas de porteurs de ce type de projet au niveau politique en France ou en Allemagne actuellement. Par contre, l’intervention de Paul Magnette, ministre président wallon, lors de la signature du CETA (traité de libre-échange Canada-Europe) a été une manière de mettre le pied dans la porte de la Commission, avec un début de débat plus démocratique, même si la porte s’est refermée provisoirement.

(1) : « Europe laitière - Valoriser tous les territoires pour construire l’avenir », André Pfimlin, La France Agricole, 2010

(2) : « Généraliser l’allaitement sauverait plus de 800 000 enfants par an » par Pierre le Hir – Le Monde du 29/01/2016

« Nous avons une diversité unique en Europe et pourtant nous avons joué la carte de l’hyperspécialisation avec la Prim’holstein et la Charolaise. »