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Prix agricoles Après le conflit du lait, le procès des grandes surfaces

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La FNSEA a soudain porté au niveau des grandes surfaces de distribution la lutte pour l’amélioration des prix agricoles. À compter du 11 juin, une à deux plates-formes de distribution devaient être bloquées durant 48 heures par des militants FNSEA. Objectif : obtenir des pouvoirs publics que des inspecteurs soient envoyés pour contrôler les marges des grandes enseignes de distribution sur les produits alimentaires. Ce à quoi s’est engagé le ministre de l’Agriculture. L’initiative syndicale suit de quelques jours la signature d’un accord sur le prix du lait, le 3 juin, accord mal perçu par les producteurs de certains départements et contesté par des entreprises comme Entremont. L’action lancée contre les distributeurs n’est elle-même pas toujours bien comprise, tant par les jeunes agriculteurs que par des patrons de coopératives. Autant de signes qui montrent la difficulté grandissante de maintenir des relations sereines dans les filières. Avant même la dérégulation de la politique agricole, la crise économique générale frappe les filières alimentaires et y sème la zizanie.

Les agriculteurs militants ne se sont pas fait attendre : avant même la date fixée du 11 juin, bon nombre d’entre eux ont commencé à bloquer des plates-formes de grandes enseignes de distribution. Le président de la FNSEA, Jean-Michel Lemétayer, avait lancé le 8 juin un mot d’ordre de blocage de ces plates-formes. Entre un ou deux établissements par région devaient être investis pour une durée de 48 heures, expliquait Dominique Barrau, secrétaire général de la Fédération. Objectif : faire pression sur le gouvernement pour que des contrôles soient réalisés dans les grandes surfaces, non seulement sur les prix des denrées alimentaires mais surtout sur les marges perçues par les distributeurs.

« Opération vérité des marge »

De fait, ce n’est plus seulement la crise laitière qui doit mobiliser les adhérents de la FNSEA. Ce sont, aussi, les difficultés lancinantes de bon nombre de secteurs : le porc, la viande bovine, les légumes etc. « Nous lançons une opération vérité sur les marges des grandes surfaces ! », expliquait le 8 juin Jean-Michel Lemétayer. Et de demander au secrétaire d’Etat au Commerce Luc Chatel de « mettre ses agents au boulot et de faire la vérité sur les marges perçues à chaque maillon des filières de produits alimentaires ». La FNSEA rapporte plusieurs cas de marges jugées excessives dont profiterait la grande distribution : la marge nette du distributeur d’un kilo de jambon représenterait 60%, soit près du double de ce qui revient à l’éleveur ; la pomme permettrait aux grandes surfaces de dégager une marge de 36 % à 50 % ; pour un bifteck, la marge du distributeur atteindrait 30% ; la marge du distributeur sur le lait UHT représenterait 40 % selon les données rapportées par la Fédération. Les producteurs n’acceptent pas que de telles marges soient perçues sur des produits dont les prix payés aux producteurs sont, actuellement, excessivement bas. Elles maintiennent les prix consommateurs élevés ce qui empêche la consommation de repartir en volume. Le marché alors, ne fonctionne plus. Le cas des fruits et légumes, comme l’expliquaient les producteurs le 10 juin lors d’un point presse, étant, de surcroît, l’occasion d’importations de qualité médiocre à prix minimum.

L’Ouest en première ligne

L’appel, à peine lancé le 8, était aussitôt mis en pratique le 9 et le mouvement s’amplifiait le 10. Dans l’ouest de la France surtout. À Saint-Gérand dans le Morbihan, où les forces de l’ordre les avaient repoussés le 9 au soir avec des tirs de grenades lacrymogènes, une centaine d’agriculteurs, toutes productions confondues comme sur la plupart des autres sites, ont réoccupé le lendemain matin la plate-forme d’Intermarché. La situation était identique à Rostrenen (Côtes d’Armor), où les agriculteurs ont réoccupé le 10 la base Intermarché d’où ils avaient été évacués quelques heures plus tôt, et depuis le milieu de journée à la Scarmor, une base Leclerc à Brest. D’autres plates-formes étaient également bloquées en Ille-et-Vilaine, en Loire Atlantique, dans la Sarthe. Par ailleurs, les trois hypermarchés de Guingamp (Côtes d’Armor) ont été bloqués pendant plusieurs heures le 10 juin par les agriculteurs, entraînant la fermeture de deux d’entre eux pour le reste de la journée. Dans un communiqué, la FRSEA de Bretagne indiquait qu’elle maintenant ces actions pour que le gouvernement « mobilise les agents de la DGCCRF pour effectuer les visites et contrôles en GMS afin de récupérer les éléments nécessaires à la transparence des marges ; organiser la mise en place d’un encadrement des marges pour certains produits alimentaires de base. »

Des inspecteurs en grandes surfaces

L’appel a été, apparemment, entendu. Invité au congrès des JA à Saint-Flour (Cantal), Michel Barnier n’a pas épargné les grandes surfaces. « Il faut que le secteur de la grande distribution joue le jeu de la transparence. Nous devons avoir cette transparence qui sera la première étape […] pour plus de modération des prix », déclarait le ministre à la presse en marge du congrès. Il insistait : le cas échéant, le gouvernement est « décidé à envoyer des inspecteurs du ministère des Finances pour aller chercher les informations quand elles ne nous parviendront pas spontanément ». Une déclaration qui avait plus de chance d’intéresser les aînés que les jeunes, ceux-ci ne comprenant pas toujours, lors de leur congrès en tout cas, pourquoi la bataille du prix du lait, menée contre des laiteries, s’était transformée en bataille pour la transparence des marges, menée contre les grandes surfaces. Et de s’interroger sur cette « diversion » qui peut être interprétée comme une volonté de ne charger ni les pouvoirs publics ni les entreprises de transformation. « Notre exigence de transparence vaut tout au long de la chaîne », répondait par avance le président de la FNSEA dans une interview au quotidien Le Monde (10 juin).

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Ils n’étaient pas les seuls à douter. Le directeur général de Coopagri Bretagne, Jean-Bernard Solliec doutait lui aussi de la pertinence de l’action. « Même si les GMS acceptaient de baisser de 10 % leur marge, expliquait-il, ça ne résoudrait pas le déséquilibre entre l’offre et la demande de produits laitiers. Seule la régulation (quotas, stockage privé et restitutions à l’exportation) donnera un prix rémunérateur. »

La crise…

La régulation est également réclamée par le syndicalisme. « Il est aussi nécessaire de réguler le marché agricole », expliquait Jean-Michel Lemétayer au quotidien Le Monde : « Il faut casser la spéculation ». Tout fonctionne comme si, avant même que les marchés ne soient dérégulés (le secteur laitier n’est pas encore dérégulé dans les faits) les syndicalistes voulaient rappeler l’ensemble des filières à plus de discipline : discipline interprofessionnelle sur le lait ; discipline des grandes surfaces pour ne pas abuser de leurs marges. C’est bien cette absence de discipline qui pose problème aujourd’hui, essentiellement en raison de la crise économique profonde qui a fini par touche les secteurs de l’alimentation.

… avant la fin des régulations

L’industrie laitière part en ordre dispersé, essayant de retrouver des résultats en comprimant ses prix d’achat autant que par l’augmentation de ses ventes, de plus en plus problématique ; du coup, une société comme Entremont qui cherche de surcroît un acheteur, n’en a que faire d’un accord interprofessionnel et laisse entendre qu’elle ne l’appliquera même pas. Côté distributeurs, eux aussi sont confrontés au ralentissement des marchés et de leurs résultats. Alors ils font flèche de tout bois. N’ayant pas beaucoup de moyens de pression sur les grandes marques (Danone, Nestlé, Coca Cola, etc.), ils maximisent leurs marges là où les opérateurs sont nombreux et les marques inexistantes (lire page XX) : ce sont les secteurs agricoles, viandes, fruits et légumes notamment. Une situation déjà dure à supporter et qui laisse entrevoir le pire pour les temps où la régulation des marchés aura vraiment disparu.