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Arouna Ouedraogo : « Le végétarisme est ancien, même en France »

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Chercheur en sociologie à l’Inra et spécialiste des comportements alimentaires, Arouna Ouedraogo rappelle que le végétarisme est un phénomène social ancien, en France comme au Royaume-Uni. Il a suivi des trajectoires différentes dans les deux pays - mieux accepté socialement outre-Manche et largement mis en avant dans les magasins.

Quelle est la part de végétariens dans la population française aujourd’hui ?

Il n’y a jamais eu d’enquête sérieuse sur le végétarisme. En France, le taux de 2 % provient de l’extrapolation d’une étude datant de 1998 de l’Insee qui ne portait pas spécifiquement sur le végétarisme. On ne connaît pas non plus le nombre d’adhérents à L214 ou l’Alliance végétarienne de France. En Angleterre, on connaît le nombre d’adhérents à la société végétarienne, et certains groupes privés, les chaînes alimentaires notamment, fournissent périodiquement des données sur le végétarisme. Mais ce n’est pas suffisant.

L’un des aspects ambigus des données sur le végétarisme, c’est que l’on peut acheter et consommer des plats végétariens sans pratiquer régulièrement un régime végétarien ; on peut aussi se priver complètement de viande, sans se déclarer végétarien. Dans mon enquête, je constate également que certaines personnes se revendiquent végétariens, mais mangent de la viande de temps en temps. Le végétarisme est un phénomène social.

Selon les chiffres connus, le végétarisme est plus répandu au Royaume-Uni (10 %) qu’en France. Pour quelles raisons ?

Il y a une dimension culturelle forte dans l’adhésion au végétarisme. En France, les gens qui ne mangent plus de viande ne s’affichent pas systématiquement comme végétariens ; c’est l’inverse au Royaume-Uni. Chez les Britanniques, s’afficher végétarien, c’est s’afficher comme appartenant à une classe intellectuelle, affranchie des traditions de consommation de viande bovine, associées à l’aristocratie et aux classes de chasseurs ; c’est un courant très ancien, d’opposition à la chasse, à la virilité masculine, qui lorsqu’il a été repris par une partie de l’aristocratie anglaise, a produit une rupture importante dans la société. C’est comme cela qu’on peut comprendre pourquoi on peut s’y afficher plus facilement végétarien qu’en France, où cela reste marginal.

L’un des aspects ambigus des données sur le végétarisme, c’est que l’on peut acheter et consommer des plats végétariens sans pratiquer régulièrement un régime végétarien

Je persiste à penser qu’il n’y a pas de différence significative dans la part des personnes qui ne mangent pas de viande, ou qui en mangent moins, entre les deux pays. Si on prend les données lourdes de consommation de viande, elles sont très similaires dans les deux pays, et suivent les mêmes courants de baisse, ces dernières années. Toutefois je pense que le marché joue un rôle plus actif au Royaume-Uni qu’en France. Contrairement à la France, les grandes enseignes britanniques proposent des plats cuisinés végétariens, et plus généralement une offre végétarienne abondante – il faudrait faire le lien avec la forte présence de la culture indienne dans ce pays.

Pour revenir en France, pour quelles raisons le végétarisme est-il sur-représenté dans les catégories sociales supérieures ?

La première raison, c’est que le végétarisme n’est pas une pratique traditionnelle, et que par conséquent, il a besoin de relais, c’est-à-dire de canaux spécifiques pour en transmettre les savoirs et pratiques, d’être attelé à des institutions comme l’école ou la médecine, une idéologie, comme l’écologie, pour se diffuser. Or ces médiations requièrent, soit un niveau d’instruction élevé, une certaine culture, ou renvoient aux relations avec des associations, des milieux, tous traits que l’on retrouve plus fréquemment parmi les catégories diplômées, politisées, ou militantes. En tous les cas, le végétarisme n’est pas nécessairement lié à l’argent.

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Dans une enquête que vous avez menée en 2005 dans un magasin bio d’île de France, vous montrez qu’il existe aussi un végétarisme dans les classes populaires, que vous liez à des situations de déracinement ou d’isolement.

On peut venir au végétarisme par la recherche d’une alimentation de qualité, par le conseil médical, notamment. Or, cela n’exclut pas une catégorie sociale plus qu’une autre. Par ailleurs, certaines personnes fréquentent les magasins bio parce qu’elles associent ces produits, surtout les légumes, à des produits du jardin, à ce qu’elles ont toujours mangé, à un goût qu’elles ne trouvent plus en grande surface. Parmi ces personnes, on retrouve beaucoup de fils d’agriculteurs ou d’ouvriers, dont l’acculturation urbaine est récente – ils ne sont pas nés en ville. Et c’est en fréquentant ces magasins, par socialisation avec les autres clients, que ces personnes, dont le profil ne correspond pas à celui du grand nombre, découvrent et adhérent à ce régime.

Toutes classes confondues, vous observez, lors de votre enquête, que le végétarisme est souvent lié à une forme de précarité dans le travail.

Ce qui importe dans le végétarisme, ce n’est pas toujours tant la non-consommation de viande que les pratiques associées (affinités écologiques, exaltation de la qualité de vie, des pratiques sportives de plein air, de médecines douces…) ; c’est aussi souvent un besoin d’affirmation d’une solidarité, d’une appartenance sociale à des groupes dont on fait siennes les valeurs, c’est un positionnement social. Pour certaines personnes, il s’agit d’une nouvelle forme de socialisation, plutôt positive. Pour d’autres, il s’agit d’une forme de protestation contre des pratiques de consommation que l’on associe aux dominants ; on rencontre là des formes d’exaltation morale. Cette deuxième tendance se constate plutôt chez les personnes en déclin social.

Est-ce que le végétarisme est un phénomène urbain, dans le sens d’une coupure avec le monde agricole et en particulier avec l’élevage ?

Ce qui importe dans le végétarisme, c’est aussi un besoin d’affirmation d’une solidarité, d’une appartenance sociale à des groupes dont on fait siennes les valeurs

Je doute beaucoup de la pertinence de cette hypothèse. Il n’y a jamais eu de coupure avec les animaux en ville. En quoi la disparition des abattoirs des centres-villes est-elle décisive dans notre rapport avec l’élevage ? Même lorsque les abattoirs étaient encore en ville, il y avait une forme de sensibilité des urbains pour les animaux. De plus, je ne m’appuierai pas non plus sur la distinction urbain/rural. Il n’existe plus d’espaces ruraux habités uniquement par des agriculteurs et des métiers ruraux. Lorsque L214 publie ses vidéos, elles passent par la télévision et touchent toute la France, autant à la campagne qu’à la ville.

L’anti-spécisme est-il un mouvement qui doit se développer inéluctablement, dans la mesure où il serait, comme le journaliste Aymeric Caron le présente, un nouvel avatar du progrès, au même titre que le furent l’anti-racisme ou le féminisme ?

La sociologie consiste à objectiver les pratiques. Le végétarisme est ancien, même en France. Il existait une société végétarienne en France dès 1880, et il existe à Paris des gens qui refusent de manger de la viande dès le XVIIIe siècle. La vitesse de diffusion du végétarisme a été différente en France et en Angleterre. Il faut apprécier le développement du végétarisme en fonction des demandes sociales. Peut-être, peut-on dire qu’en France, actuellement il y a une demande de sensationnel à la télévision et que L214 remplit cette fonction qui n’est peut-être pas celle qu’elle attend. Et le végétarisme ne va peut-être pas triompher. L’effet de ce genre de scandales, sera plutôt dans l’immédiat, l’amélioration de la qualité de la viande, que réaliseront les sociétés incriminées à la télévision.