Chercheur en sciences politiques (1), Ivan Bruneau s'est intéressé aux transformations des représentations agricoles en France au cours des dernières décennies. Son article intitulé L'érosion d'un pouvoir de représentation : l'espace des expressions agricoles en France depuis les années 1960 est paru dans la revue de sciences sociales Politix (2). Cet ouvrage, qu'il co-dirige avec Céline Bessière et Gilles Laferté, s'intéresse à la représentation des agriculteurs en général.
Vous retracez l'histoire du monde agricole depuis les années 60 et vous vous appuyez notamment sur la représentation du « tandem FNSEA – CNJA » déjà présent depuis plusieurs décennies. Quelles sont vos conclusions ?
Dans les années 60-70, le tandem FNSEA-Centre national des Jeunes agriculteurs (CNJA) parvient à imposer la croyance en l'existence d'une communauté d'intérêts spécifiques aux agriculteurs, c'est la fameuse « unité paysanne », proclamée et incarnée par les porte-parole de ces syndicats. Depuis les années 80, plusieurs processus ont contribué à l'érosion de ce pouvoir de représentation.
Pourquoi le syndicat majoritaire a-t-il été fragilisé depuis les années 80 ?
La relation co-gestionnaire entre le syndicalisme majoritaire et le pouvoir politique s'est construite dans les années 60, avant d'être renforcée dans les années 70. C'est le moment où la concertation s'est institutionnalisée entre le pouvoir politique et le syndicat majoritaire. En 1981, l'arrivée de la gauche au pouvoir a fragilisé ce monopole de représentation, la ministre de l'Agriculture de l'époque, Edith Cresson, ayant reconnu les syndicats minoritaires. Ce processus a rencontré de fortes résistances, comme l'illustrent la nomination de François Guillaume au ministère de l'Agriculture en 1986, et les obstacles qu'ont eu à surmonter les syndicats minoritaires pour siéger dans les instances décisionnelles. Néanmoins, dans les années 1990 et 2000, les oppositions constituées par la Confédération paysanne d'une part et la Coordination Rurale d'autre part ont acquis une plus grande visibilité.
Quelle conséquence la reconnaissance des minoritaires a-t-elle eu dans le milieu agricole ?
Les conséquences sont multiples. Au sein du monde agricole, cette visibilité a d'abord des effets sur les perceptions des forces en présence. Dans les années 70 et 80, les agriculteurs parlaient fréquemment « du » syndicat au singulier, quand ils parlaient de la FNSEA, comme s'il n'en existait qu'un, c'est moins fréquent aujourd'hui. D'autre part, les prises de positions des syndicats, y compris la FNSEA, sont de plus en plus contraintes par cette concurrence, même si les situations varient d'un département à l'autre. Mais ce n'est qu'un aspect de cette évolution, puisqu'au-delà de cette lutte entre syndicats, on a aussi assisté à une multiplication des lieux de production des intérêts agricoles, avec le développement des associations de défense et de promotion de l'agriculture biologique, de l'agriculture durable, l'émergence de groupes militant pour une agriculture de conservation, etc. Ce sont donc les normes instituées par les syndicats majoritaires entre les années 50 et 80 qui ont été remises en cause, sans être totalement invalidées, et le modèle de réussite professionnelle incarné par les dirigeants de « la profession » a été contesté.
Peut-on dire que le monde agricole a encore du poids dans la société actuelle ?
On a longtemps considéré que les agriculteurs étaient dominés socialement, économiquement et culturellement. Or ce tableau doit être nuancé, si on prend en compte la capacité des représentants agricoles à se doter des moyens pour peser dans l'élaboration des politiques agricoles. Parallèlement, ce sont bien les représentants des syndicats majoritaires qui siègent dans les différentes institutions qui encadrent et organisent « la profession » agricole. Par ailleurs, si on prend un peu de recul, force est de constater que l'agriculture occupe toujours une place particulière dans l'imaginaire national en France, comme le montre le rendez-vous annuel du Salon de l'agriculture, spécificité bien française, et l'importante médiatisation dont il fait l'objet.
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Comment la société perçoit-elle les agriculteurs ?
Ces perceptions sont probablement très hétérogènes, mais elles sont sans doute de moins en moins fondées sur une connaissance pratique de l'agriculture. La très forte diminution du nombre d'agri-culteurs ayant aussi augmenté la distance entre les agriculteurs et les autres groupes sociaux. Dans ce contexte, les perceptions sont probablement influencées par les mises en image d'acteurs extérieurs au monde agricole : je pense aux cinéastes, documentaristes, aux journalistes de la presse généraliste, et aux responsables politiques, mises en images qui tendent souvent à présenter l'espace social agricole comme un ensemble homogène. Mais ces représentations sont aussi en relation avec les discours des porte-parole syndicaux qui présentent l'agriculture comme un secteur perpétuellement en crise. Or, les clivages restent très importants au sein du monde agricole, en termes de revenus notamment, si bien qu'utiliser le terme « monde agricole » au singulier a précisément pour fonction de masquer cette diversité des situations sociales. La question de la domination doit donc aussi être posée au sein même du « monde agricole ».
Quels sont les modes d'action des syndicats aujourd'hui ?
Les syndicats agricoles ne peuvent plus jouer sur la carte du nombre, ou pas uniquement en tout cas, leurs capacités de mobilisation sont moindres que dans les années 60 ou 70. L'objectif est de sensibiliser l'opinion publique, en recherchant une forte médiatisation, sans toujours y parvenir. Mais l'autre évolution importante réside dans le fait que des organisations concurrentes du tandem FNSEA-JA ont pu ces dernières années bénéficié d'une large couverture médiatique, la Confédération Paysanne en 1999 après le « démontage » du McDo de Millau, mais aussi la grève du lait de l'APLI en 2009. Là encore, cette évolution a pu affaiblir la crédibilité du discours unitaire dans l'espace public.
La loi d'avenir est en train d'être votée. Avez-vous un avis sur les politiques actuelles ?
Je ne peux que partager les constats qui ont été faits par d'autres chercheurs et acteurs du secteur depuis de nombreuses années. Les exploitations agricoles n'ont cessé de diminuer et de s'agrandir depuis plusieurs décennies, l'objectif serait aujourd'hui d'augmenter le nombre d'installations, tout en facilitant l'installation de jeunes ne disposant pas d'un capital économique important. Le deuxième objectif serait de réduire les écarts de revenu entre les agriculteurs, les politiques nationales et européennes ayant principalement profité à certaines catégories de producteurs, et aux exploitations les plus productives, céréalières en particulier. On le voit, l'enjeu ne concerne pas seulement l'environnement et le soutien aux modes de production respectueux de l'environnement, il s'agit aussi de justice sociale et d'aménagement du territoire. PROPOS RECUEILLIS PAR NOÉMIE DEBOT-DUCLOYER Ivan Bruneau est aussi maître de conférences en sciences politiques à l'université Lyon 2 et membre du laboratoire Triangle.
Céline Bessière, Ivan Bruneau, Gilles Laferté (dir.), « Représenter les agriculteurs », Politix, n° 103, 2013.