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Au Brésil, les premières mesures agricoles de Lula

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Quelques jours avant la tentative d’insurrection à Brasilia, le gouvernement de Lula prenait ses premières mesures agricoles, tournées vers la lutte contre la faim et l’inflation. Transformé en secrétariat d’Etat et vidé de sa substance sous Bolsonaro, le ministère du Développement rural et de l’agriculture familiale (MDA) retrouve autorité sur plusieurs organismes publics, avec pour ambition de relancer les programmes publics d’achats et de distribution de produits agricoles et alimentaires.

« Sans nourriture, il n’y a pas de démocratie qui vaille », a déclaré le nouveau ministre brésilien du Développement rural et de l’agriculture familiale, le 3 janvier. Pour son premier discours d’orientation, Paulo Teixeira a indiqué ce qui devrait être l’une des priorités de Lula en matière agricole et alimentaire : lutter contre la faim, l’inflation, tout en soutenant les petits producteurs. « La faim est redevenue une réalité au Brésil », constate-t-il. « Les pays de l’hémisphère nord se sont développés en redistribuant les terres et en incitant les gens à y élever des animaux, estime cet ancien député du Parti des travailleurs. L’accès à la terre fait aussi partie de nos priorités, tout comme l’accès à l’électricité, à l’éducation et à l’eau en zone rurale. »

Transformé en secrétariat d’Etat et vidé de sa substance sous Temer puis Bolsonaro, son ministère, l’un des deux en charge de l’agriculture au Brésil, devrait avoir les moyens de ces ambitions. En effet, trois jours après le discours du ministre, deux organismes publics d’envergure sont revenus sous sa tutelle : la Compagnie nationale d’approvisionnement (Conab) et l’agence nationale d’assistance technique rural (Anater). En parallèle, Lula a tout de même maintenu le second ministère brésilien en charge des politiques agricoles, le ministère de l’Agriculture et de l’élevage (Mapa), dédié aux exportations et aux filières animales.

Retour de l’aide et de la régulation

Replacé sous la tutelle du MDA, la Conab a, elle aussi, retrouvé des couleurs. Paulo Teixeira a annoncé qu’elle retrouvera sa fonction d’acheteur, de stockeur et de distributeur d’aliments. Ces denrées seront acquises en priorité auprès de chefs d’exploitations de petite taille et/ou bio, puis redistribués, via un programme d’assistance alimentaire, aux mal-nourris du pays, soit « près de 40 millions de personnes », selon le nouveau ministre. « La Conab va réguler les prix alimentaires du marché intérieur grâce à ses stocks. Elle est un instrument de politique anti-inflationniste », analyse le président de la Confédération nationale des travailleurs ruraux du Brésil (Contag), Aristides Santos.

Selon ce syndicaliste agricole allié de Lula, le budget alloué à la Conab pour 2023 devrait être de l’ordre d’un milliard et demi de réaux, à comparer à l’enveloppe de 832 millions de réaux qui fut la sienne en 2015, juste avant son démantèlement. Deux autres institutions agricoles réintègrent le MDA : l’institut national de colonisation et de la réforme agraire, ainsi que l’organisme chargé de la formation et du conseil technique agricole (Anater). Les services de conseil de l’Anater seraient ainsi destinés aux 3,7 millions de petits exploitants agricoles du Brésil, dont la moitié cultivent moins de 10 hectares, selon le dernier recensement agricole (2017).

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Toutes ces mesures, ainsi que le reste du programme agricole de Lula, devraient être présentées dans le détail au printemps : « Pour l’instant, les équipes ministérielles se mettent en place, explique Aristides Santos. Les programmes à mettre en œuvre se préciseront entre avril et mai prochain avec l’annonce du Plano Safra (Programme de soutien financier à l’agriculture brésilienne) 2023-2024, qui déterminera le niveau des taux d’emprunt des lignes de crédit à taux bonifiés adressés aux agriculteurs du Brésil. Des lignes spécifiques destinées aux petits exploitants, aux jeunes agriculteurs, et à la promotion du bio, devraient faire partie de ce programme qui implique 27 banques du pays ».

La politique agricole « menacée »

Moins de 48 h après ces premières annonces, Brasilia était le théâtre d’une tentative d’insurrection de l’extrême-droite. Le 8 janvier, des milliers de militants d’extrême-droite ont pris d’assaut et saccagé les bâtiments du palais présidentiel, du Parlement et de la Cour suprême de justice du Brésil. Difficile de faire un lien direct avec les annonces agricoles. Mais parmi les 52 décrets publiés au Journal Officiel brésilien par le gouvernement durant sa première semaine au pouvoir – un record à ce stade-là –, celui concernant le ministère de l’Agriculture a fait débat au Brésil. Aucun autre, sauf peut-être le décret établissant un strict contrôle de la vente des armes à feu, n’a pu autant exacerbé les esprits.

Pour le syndicaliste agricole Aristides Santos, la politique agricole de Lula Da Silva est « directement menacée » par la radicalisation de ses opposants d’extrême-droite. « Sous le choc » au lendemain des saccages, il juge qu’ « un tel acte terroriste montre la radicalité d’un mouvement qui, outre sa violence dans la rue et à la campagne, garde un poids immense au Parlement avec de nombreux sièges gagnés et ayant pour allié le groupe des députés agricoles conservateurs – la Bancada rural –, son plus puissant lobby, et des relais partout dans le pays depuis l’échelon municipal jusqu’aux gouverneurs de plusieurs État du Brésil, dont le plus riche d’entre eux, São Paulo ».

« La faim est redevenue une réalité au Brésil »

« Les programmes à mettre en œuvre se préciseront entre avril et mai »