Après avoir traversé la France à pied cet été, le scientifique Axel Kahn partage sa vision de l'agriculture, de la ruralité. Il se montre très critique vis-à-vis des aides de la Pac, des biocarburants. Sa position est plus nuancée sur les OGM. Au final, l'image renvoyée sur les agriculteurs est celle d'une profession très en prise avec la modernité. « Il n'y a pas de secteur qui change aussi rapidement. »
Quel a été votre premier contact avec l'agriculture ?
Je suis né à la campagne dans un très petit village d'Indre-et-Loire, élevé en nourrice jusqu'à l'âge de cinq ans par une paysanne pauvre. Les travaux agricoles s'effectuaient avec des couples d'ânes. Un souvenir très précis me reste du sacrifice du cochon, de la préparation de la charcuterie. J'entends encore le cri de la bête et revois les femmes affairées à mettre le sang dans le chaudron, à touiller pour que ça coagule. Plus tard, j'ai été celui à qui on amenait le poulet à saigner. Les vacances à la campagne m'ont permis de participer à la fenaison, aux vendanges. J'en garde de très bons souvenirs. Aujourd'hui encore, mes habitudes sont très campagnardes. C'est là que je me sens le mieux. Vivre trop longtemps éloigné de la campagne est pour moi une souffrance. Le bruit des chiens ou des coqs le matin ne m'a jamais gêné. Au contraire, ça me manque de ne plus les entendre.
L'été dernier, vous avez traversé la France à pied. Quelles observations tirez-vous sur l'agriculture, la ruralité ?
L'impression est celle d'une campagne cultivée de manière optimale. Les agriculteurs ont une excellente aptitude à tirer le meilleur parti de situations de terroir incroyablement différentes les unes des autres. Contrairement au tableau généralement dressé sur l'état de la France, la désertification des campagnes et l'effondrement industriel ne sont pas à mettre sur le même plan. Il n'y a aucune déprise agricole. Pour l'essentiel, la désertification des campagnes est liée à l'accroissement énorme de la productivité du travail agricole et de la taille des exploitations. Elle n'est pas le signe d'un déclin, même si l'agriculture a ses difficultés, en partie liées à la perfusion absurde des fonds européens. La Bretagne est directement victime de ce phénomène vicieux. Au lieu de miser sur l'agroalimentaire de haute typicité, la région s'est lancée dans des produits standards, comme le poulet congelé. Les aides de la Pac ont permis à ce mauvais choix de perdurer. Quand elles disparaissent, la situation vire à la catastrophe. Sans valeur ajoutée aux produits, la Bretagne ne fait pas le poids face à la concurrence internationale, pour des raisons géographiques, sociales, qui handicapent sa compétitivité.
La Pac connaît une nouvelle réforme, dont un point clé est le « verdissement ». Ça vous semble aller dans le bon sens ?
Une telle évolution est le fruit des erreurs du passé. L'agriculture d'après-guerre, c'est l'utilisation massive d'intrants. Je revois les tracteurs balançant des pesticides, cabines grandes ouvertes, les agriculteurs sans aucun masque… ils ont pris des risques énormes. On sait aujourd'hui qu'il y a eu des conséquences sanitaires, des sols altérés. Ce n'est plus possible de continuer comme ça. Je ne vais pas me faire des amis, mais lier l'aide aux maïsiculteurs à une utilisation plus parcimonieuse de l'eau, ça ne serait pas mal. J'ai fait des kilomètres dans les champs de maïs où d'énormes appareils d'irrigation ne font pas la différence entre les épis et les randonneurs. A plein d'endroits, ils n'arrêtaient pas la flotte la nuit.
Y a-t-il une opposition entre les néo-ruraux et ceux ayant toujours vécu à la campagne ?
La condition sine qua non du renouveau rural est la présence de néo-ruraux. Dans les villages où le phénomène est le plus extraordinaire, il y a une assez bonne assimilation. J'en ai vu revivre, avec davantage de fleurissement, de commerçants, de vie associative. Là où ça marche, les conseils municipaux sont composés d'agriculteurs – pas assez : ils disent avoir trop de travail – de néo-ruraux, souvent élus maire, d'Européens dans certaines fonctions (culture, animation…). Les résultats sont parfois étonnants, avec une dynamique. Les paysans doivent se rendre compte que c'est indispensable pour la non-mort des campagnes. Aujourd'hui, le travail agricole ne suffit pas à faire vivre une ruralité animée dans beaucoup d'endroits.
Les agriculteurs vous semblent-ils ouverts au progrès ?
C'est une profession très en prise avec la modernité économique, technologique, informatique, biologique. Il n'y a pas de secteur qui change aussi rapidement que l'agriculture. Dans les années 50, l'adoption des hybrides de maïs s'est faite très rapidement. Tout n'est pas forcément bien. Les paysans ont été les premiers à se laisser avoir par les fournisseurs d'intrants et à se lancer dans une agriculture avec force pesticides et engrais. On sait aujourd'hui qu'ils ont exagéré. Mais il n'y a pas de résistance à la modernité. Même les petits exploitants se vivent comme des chefs d'entreprise. La majorité d'entre eux n'a pas propension à se voir comme gardiens du territoire, même s'ils jugent leur activité fondamentale, et à juste titre, pour le pays. Les agriculteurs n'ont jamais refusé l'innovation biologique.
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Beaucoup sont d'ailleurs favorables aux OGM, qui se heurtent au refus de la population…
Si les OGM posent aujourd'hui problème, c'est la suite de toutes les campagnes qui ont été menées contre eux. Les consommateurs sont hostiles et donc la grande distribution, les agriculteurs sont obligés d'en tenir compte. D'un point de vue purement économique, il reste à voir l'évolution du marché. Si une demande importante s'exprime pour des produits non transgéniques, considérés comme plus « purs », « biologiques », plus « verts », plus « sains », alors ça peut constituer une stratégie recevable de se spécialiser dans le produit haut de gamme sans OGM. Si quelques variétés transgéniques se mettaient à acquérir de telles qualités aux yeux des consommateurs, qu'ils en deviennent friands, alors là la France aurait pris un retard important et aurait du souci à se faire.
Vous exprimez toutefois des réserves sur les OGM, par rapport à la main mise de grandes sociétés de biotechnologie…
Quand j'étais président de la commission du génie biomoléculaire, entre 1987 et 1997, de grandes sociétés de biotechnologie américaines se sont mises à racheter des semenciers, surtout du Sud-Ouest. C'était une stratégie d'appropriation de l'excellence de la variété génétique de nos grandes régions de sélection. Il n'y a aucune limitation de brevets sur les gènes. Quand vous brevetez un objet quelconque, une pompe à vélo, une des étapes importantes, c'est la description de la pompe. De la même manière, si je brevète l'utilisation de la connaissance que j'ai de la séquence d'un gène de blé ou de maïs, dans ma demande de brevet, je vais décrire la composition de mon invention, donc la séquence du gène, qui deviendra de ce fait brevetée, ainsi que l'usage que je vais faire de cette séquence que j'ai déterminée. C'est extraordinairement vicieux. A l'arrivée, tout se passe comme s'il y avait des possibles revendications de propriété industrielle sur l'essentiel, voire tous les gènes connus des végétaux d'intérêt agronomique.
Les champs servent aujourd'hui à produire de la nourriture, mais aussi des bioproduits, de l'énergie… Etes-vous d'accord avec cela ?
Mon opinion a évolué concernant l'énergie. Il y a une dizaine d'années, j'étais favorable à ce qu'on couvre les jachères par exemple de colza pour faire du diester. Mais que voit-on au final ? En Asie, des cultures vivrières sont remplacées par de l'huile de palme servant de plus en plus à l'industrie. Beaucoup disparaissent au profit de la canne à sucre pour faire du bioéthanol. Alors même qu'avec la pression démographique, il faudrait doubler la quantité de nourriture. On ne peut pas accepter cette compétition entre l'aliment et l'énergie. Nos champs n'ont pas vocation à fabriquer du diester. En revanche, la recherche devrait être beaucoup plus active sur la transformation des déchets végétaux en biocarburant ou bioplastique. Les végétaux sont des longues chaînes hydrocarbonées, dont on doit pouvoir tirer et du carbone et de l'hydrogène. Si j'étais à une position importante, j'essaierais en priorité de lancer des programmes de recherche sur les énergies vertes, pas en compétition avec l'alimentaire, et les biotechnologies vertes, sans volonté de faire plus d'OGM, pour valoriser la matière végétale non utilisée.
Le scandale de la viande de cheval vit un nouvel épisode, s'ajoutant à une longue liste de crises sanitaires. Comment réagissez-vous à cela ?
Si les gens n'ont pas confiance en l'information de ceux qui vendent, ils n'achètent plus. C'est la règle du jeu. Le contrat de confiance, entre le producteur, le vendeur et l'acheteur, est fondamental pour la pérennité du commerce. A titre personnel, j'ai brièvement arrêté de manger du ris de veau, des abats, au moment de l'ESB. J'ai recommencé, parce que c'est trop bon. Il y a quelques années, je me suis mis à surconsommer du poulet et à moins manger de viande rouge. Au bout d'un moment, je reviens à mes habitudes alimentaires antérieures. Trouver du cheval dans la viande de bœuf c'est une tromperie, mais ce n'est pas dangereux. Je suis cavalier, donc je n'aime pas qu'on tue les chevaux et qu'on les mange. Mais pendant mon enfance, on me donnait de la viande de cheval car c'était très bon pour la santé.
L 'EUROPE, par naïveté, n'est-elle pas en train de renforcer l'arme alimentaire de l'Amérique et de l'Asie ? C'est la question que pose Maurice Tubiana, en préface au livre de Gérard Kafadaroff, OGM – La peur française de l'innovation, paru aux éditions Baudelaire. Cette question, Maurice Tubiana n'est pas le seul à la poser. Gérard Kafadaroff, ingénieur agronome, un des fondateurs de l'association française des biotechnologies végétales, y apporte sa propre réponse sous forme d'un ouvrage aux mille arguments d'un défenseur de la science et de l'innovation. Et il conclut par un chapitre entier sur la nouvelle méfiance des Français à l'égard des OGM et de l'innovation en général, méfiance ô combien grave pour la place du pays face aux grandes nations concurrentes.
Il s'agit bel et bien d'un cri du cœur, ou de la raison, d'un homme surpris par l'attitude française inattendue de ces dernières années. En témoigne l'inscription du principe de précaution dans le préambule de la Constitution française, un principe « qui a institutionnalisé la peur » et connu « d'inquiétantes dérives ». Quant aux OGM, Gérard Kafadaroff voit dans la définition donnée dès la loi de 1992, une tare initiale qui allait longtemps les handicaper : ils y sont définis comme « obtenus par des méthodes autres que naturelles » ! Ce livre, bien argumenté, ne convaincra sans doute pas les « intégristes écologistes », selon l'expression de Michel Serres. Mais il fortifiera le pouvoir de conviction de ceux qui croient à la science, à l'innovation et à sa nécessité pour l'agriculture d'aujourd'hui. On peut, parfois, regretter, que certains arguments ne soient pas davantage approfondis. Mais cela aurait sans doute amené le livre à des proportions inhabituelles pour les lecteurs d'aujourd'hui. Et puis, le débat entre anti et pro-OGM se place-t-il aujourd'hui sur le terrain scientifique ? HP Gérard Kafadaroff, OGM - La Peur française de l'innovation, Editions Baudelaire, 232 pages, 20 €.