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Nouveaux modèles B.Hervieu : repenser l’agriculture n’est « pas qu’une simple affaire technique »

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« Dans cette révolution agronomique qui appelle de ses vœux l’agriculture durable, le volet social jusqu’alors peu exploré doit être au coeur de la réflexion », estime Bertrand Hervieu, vice-président du Conseil général de l’alimentation, de l’agriculture et des espaces ruraux (CGAAER). À l’occasion des cinquièmes Rencontres internationales de l’agriculture durable, organisées par l’institut éponyme, IAD, le 23 janvier à la Maison de la chimie, à Paris, il a rappelé les arcanes d’une innovation réussie : parvenir à faire converger l’innovation technique, scientifique et l’innovation sociale.

Les intervenants étrangers des cinquièmes Rencontres internationales de l’agriculture durable n’y sont pas allés par quatre chemins, le 23 janvier, à la Maison de la chimie à Paris : l’agriculture durable, c’est uniquement une affaire de sol, ont expliqué Rolf Derpsch, expert international allemand sur le sujet et Don Mc Cabe, vice-président de la Fédération de l’agriculture de l’Ontario. « Cela ne concerne pas les personnes, ni la taille des exploitations. Il s’agit de s’occuper des sols », a insisté ce dernier, balayant aussi sec le volet social d’une agriculture durable sur lequel il était interrogé lors de la première table ronde. En France, un autre sort est réservé à ce volet social. Pour Bertrand Hervieu, vice-président du Conseil général de l’alimentation, de l’agriculture et des espaces ruraux (CGAAER), il est l’un des piliers de cette agriculture durable, c’est aussi celui « le moins exploré », à tort, selon l’expert. Et la question, au contraire, préoccupe même actuellement au ministère de l’Agriculture, car elle serait au cœur de la réflexion sur la loi d’avenir de l’agriculture, a-t-il confié. « En agriculture et c’est vrai dans tous les secteurs – mais plus vrai en agriculture qu’ailleurs –, les bouleversements et les avancées n’ont jamais été dans l’histoire qu’une simple affaire technique. Les innovations réussies ont en effet toujours été à la convergence de l’innovation sociale et de l’innovation technique, technologique, scientifique. La question est de savoir : comment dans cette révolution agronomique qui appelle de ses vœux l’agriculture durable, on fait converger tout cela ».

Des alliances extérieures indispensables

Si l’innovation sociale interroge la façon de travailler et de penser ensemble – entre agriculteurs –, la façon de partager des projets et des pratiques, il s’agit aussi de penser cette innovation en-dehors des frontières de la profession, selon le vice-président du CGAAER. Car, pour les exploitants agricoles devenus très minoritaires au sein de la population, la construction de nouveaux partenariats et de nouvelles alliances est devenue indispensable. « Seuls, les agriculteurs n’y parviendront pas, a expliqué Bertrand Hervieu. C’est la question centrale de cette marche qu’il faut construire pour les dix-vingt ans qui viennent ». La part de la population des chefs d’exploitation représente aujourd’hui moins de 1% de la population active. Cependant, le monde agricole reste aujourd’hui très visible dans le paysage politique français, avec un dispositif d’organisation, de présence forte, selon le chercheur. « Il est certain qu’avec une représentation à 0,3-0,4% de la population active, le monde agricole ne pourra plus supporter son dispositif institutionnel, organisationnel, de présence dans la vie politique française. Il faut regarder cet aspect ».

L’apparition d’une agriculture de subsistance

Non seulement la population agricole est devenue minoritaire mais elle s’est aussi diversifiée. Bertrand Hervieu a rappelé que la politique agricole commune s’était construite autour d’un modèle européen, celui de l’exploitation familiale, de toutes tailles, et, le plus souvent, de polyculture-élevage. « Ce modèle a mis trois siècles et demi à se construire. Il a été vraiment le socle des politiques publiques aussi bien françaises, qu’européennes dans la seconde moitié du XXe siècle. Or, aujourd’hui, en ce début du XXIe siècle, on n’est plus sur un seul modèle ». Selon lui, il en existerait aujourd’hui au moins trois. L’agriculture familiale continue à dominer le paysage, même si elle s’est éloignée de la polyculture-élevage pour se spécialiser de plus en plus sur deux, voire trois segments. « Et l’on voit bien que même au sein de ces agricultures familiales, on peut avoir des tensions et des conflits d’intérêts en fonction des conjonctures », a observé le chercheur. À leurs côtés, des agricultures de firmes ont pointé leur nez avec la crise de 2007. « Celles-là sont extrêmement présentes et pénétrantes ». Elles ont changé très radicalement la vision du métier et même l’activité économique agricole qui se juge, sur ce modèle, d’après sa financiarisation et les gains construits en la matière. « Ces modèles se positionnent bien plus sur du court terme voire du très court terme, que sur des stratégies de moyen et long terme, comme celles patrimoniales ».

Agriculture de subsistance

Apparaît enfin une nouvelle catégorie d’agriculture : celle dite de subsistance, d’insertion, de résidence, de pluri-activités, a qualifié Bertrand Hervieu, « Dans ce modèle, les gens essaient de se débrouiller pour se construire un revenu, une position etc. Ce phénomène est intéressant puisqu’alors que l’agriculture s’était modernisée par des processus d’exode, elle est aujourd’hui confrontée à ces processus d’intégration de populations, disons, fragiles ». Cet éclatement rend inévitablement plus difficile la construction de politiques publiques, encore plus difficile la vision et la construction du concept de l’agriculture durable, selon le vice-président du CGAAER, attelé depuis plusieurs mois à ce challenge. Il a rappelé la difficulté de sa tâche, partagée avec l’ancienne présidente de l’Inra, Marion Guillou. Et leur défi, technique, scientifique, social et « puissamment économique » en vue de l’élaboration d’une nouvelle politique publique que portera le projet de loi d’avenir pour l’agriculture prévue au second semestre.

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