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Bien-être animal : les chantiers de la Cooperl

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En matière de bien-être animal, le leader porcin Cooperl est engagé dans deux chantiers d’envergure : l’arrêt de la coupe des queues, et les cases « maternité liberté » pour les truies. La coopérative de Lamballe met en garde contre la tentation d’une transition précipitée, sans s’assurer des volumes et de la valorisation en aval. Le point avec Noémie Ory, référent bien-être animal de Cooperl Groupement d’éleveurs, et Mickaël Benoît, administrateur de la Cooperl

Où en est le travail à la Cooperl sur l’arrêt de la coupe des queues (caudectomie) ?

Noémie Ory : Nous avons commencé les essais sur l’arrêt de la caudectomie en 2014, dans le but de maintenir l’intégrité de l’animal. Aujourd’hui, plus de 10 000 porcs ont été intégrés dans ces essais dans une quinzaine d’élevages. Nous travaillons sur ce sujet dans la ferme expérimentale de la Cooperl, qui est un élevage classique, mais avec davantage de moyens humains. Depuis deux ans, nous y menons une petite proportion d’animaux avec arrêt de la caudectomie, pour mieux comprendre ce phénomène et combiner les leviers d’action qui permettent d’éviter les morsures de la queue (caudophagie, NDLR). S’y ajoutent les éleveurs que nous suivons de façon rapprochée, ainsi que tous les adhérents qui arrêtent de leur propre chef.

L’arrêt de la caudectomie est un véritable défi, notamment en termes de déploiement. Il implique la reprise de tous les fondamentaux de l’élevage : le top 3 des facteurs de risque porte sur tout ce qui est en lien avec la santé des animaux, l’ambiance des bâtiments et la compétition entre animaux (accès à l’espace et à l’alimentation). Les morsures de la queue sont la traduction d’un inconfort, d’un stress. Une morsure n’est pas forcément liée à de l’agressivité ; elle peut toutefois l’être s’il y a un problème de posture sociale, de mauvais accès au nourrisseur, par exemple.

Quels résultats obtenez-vous ?

N.O. : Nous notons une nette amélioration dans certains élevages. Mais une situation qui fonctionne dans un élevage n’est pas forcément transposable aux autres.

Mickaël Benoit : Le message que nous passons à nos adhérents, c’est d’éviter de se lancer dans cette démarche de manière autonome. Il faut vraiment un accompagnement technique pour éviter le risque de casse en élevage. Le danger, c’est que les morsures de la queue provoquent des souffrances, des pertes d’animaux, puis des pertes économiques et du stress pour l’éleveur, ce qui peut le dégoûter de cette démarche.

Quels sont les principaux points à surveiller ?

N.O. : Il faut jouer au maximum sur le préventif, même si on dispose d’un arsenal d’outils pour juguler les morsures lorsqu’elles sont présentes. Par exemple, l’enrichissement en matériaux manipulables peut aider à détourner des morsures. En général, on conseille aux éleveurs de ne pas mettre toute la gomme dès le début, de garder des leviers d’action sous la main. Il faut garder à l’esprit qu’à un moment il y aura des morsures quoi qu’il arrive. Elles peuvent s’observer un jour où il y a un retard dans la distribution d’aliment, ou pendant l’inter-saison où les nuits sont plus fraîches et les journées plus chaudes. Même en bio, où il y a moins de facteurs de risque, on observe quand même de la caudophagie.

M.B. : Arrêter la caudectomie est relativement chronophage, cela implique une surveillance beaucoup plus précise. Cette démarche nécessite aussi une réactivité très importante, pour contrer le phénomène de mimétisme : quand un cochon voit du sang, il s’acharne sur la blessure et les autres cochons sont attirés. Par ailleurs, la gestion de la caudectomie ne concerne pas que le post-sevrage : il faut observer le comportement des porcelets dès la maternité, afin d’identifier les individus à risque – mordeurs comme mordus – et de favoriser une socialisation précoce.

Prévoyez-vous de déployer plus largement l’arrêt de la caudectomie ?

N. O. : Nous n’avons pas de calendrier arrêté. Mais, chaque trimestre, nous engageons davantage d’éleveurs dans nos essais. Par ailleurs, chez les éleveurs qui ont arrêté la coupe de la queue, on observe aussi une montée en puissance du nombre d’animaux menés en arrêt de la caudectomie. Toutefois, nous ne voulons pas faire courir de risque aux éleveurs : si la caudophagie est trop importante, la situation devient contradictoire avec le bien-être animal.

Le surcoût lié à cette pratique semble difficile à valoriser auprès des consommateurs…

N.O. : Le surcoût se chiffre à environ 7 euros par porc pour l’arrêt de la caudectomie, en comptant la caudophagie associée. Ce calcul ne comprend pas le temps de surveillance supplémentaire, qui est en faible partie compensé par le temps gagné à ne pas couper les queues. C’est un chiffre qu’on a croisé avec d’autres organisations de producteurs. Nous communiquons auprès de nos clients, pour leur expliquer que notre R & D est très active, qu’on met beaucoup de moyens humains et économiques pour y arriver.

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Un autre chantier important porte sur les cases « maternité liberté » pour les truies, où en est la Cooperl ?

N.O. : Nous nous sommes penchés sur ce sujet en 2018. Après s’être rapprochée de Vereijken, spécialiste néerlandais de la maternité liberté, notre branche d’équipement d’élevage Calipro a lancé plusieurs modèles de cases « liberté » en 2019. Maintenant que l’on dispose de la solution matérielle, nous avons pris le relais au niveau de la R & D « bien-être animal » pour évaluer les indicateurs zootechniques, comportementaux, et la praticité pour l’éleveur. Nous travaillons à définir un guide de bonnes pratiques sur la façon de mener les animaux, conduire les porcelets dans ce système de logement. Là aussi, la « maternité liberté » rebat complètement les cartes, qu’il s’agisse de l’alimentation, de la surveillance, ou de la conduite d’élevage.

M.B. : Avant d’acheter des cases « liberté », les éleveurs ont la possibilité d’essayer différents matériels. Nous proposons aussi des cases « liberté » équipées d’ascenseur, avec contention durant les trois, quatre jours suivant la mise-bas, comme les cages conventionnelles. Ce système réduit fortement le risque d’écrasement des porcelets. La Cooperl propose une aide financière à la case « maternité liberté ». En contrepartie, les adhérents s’engagent à mettre à disposition leur expérience pour alimenter le guide de bonnes pratiques.

À combien chiffrez-vous le surcoût de cet investissement par rapport aux cages de mise-bas « classiques » ?

N.O. : Le surcoût, très important, s’établit à environ 40 %, sans prendre en compte la récente flambée des matériaux. Malheureusement, il n’y a pas de marché aujourd’hui qui valorise ce type de conduite.

Le fabricant de rillettes Bordeau Chesnel a mis en place une telle valorisation…

M.B. : Nous travaillons avec Bordeau Chesnel, mais sur des petits volumes. Si l’on veut déployer les cases « maternité liberté » à l’ensemble de nos adhérents, cela nécessite de le valoriser sur l’ensemble de la filière. Avec l’Étiquette bien-être animal (association dont la Cooperl est membre, NDLR), il y aura une possibilité de revalorisation, mais elle n’est pas encore actée. Nous ne pouvons pas imposer à nos adhérents d’investir, car ce sont eux qui porteront le surcoût.

À la Cooperl, combien d’éleveurs sont-ils passés en « maternité liberté » ?

N.O. : Une dizaine de nos adhérents ont franchi le pas, auxquels s’ajoutent les producteurs bio, pour qui cela fait partie du cahier des charges. Des projets vont voir le jour dans les mois à venir. D’après un sondage que nous avons réalisé en 2020, près de la moitié des éleveurs qui ont un projet de bâtiment envisagent de passer en « maternité liberté ». Cette enquête a été réalisée avant la flambée du prix des matériaux, et avant les perspectives d’évolution de la réglementation européenne, mais elle montre que cette transition est bien inscrite dans les esprits.

M.B. : Les éleveurs ont en gros trois types de postures : soit ils acceptent le surcoût et investissent dans les cases « liberté » ; soit ils prévoient de le faire plus tard et aménagent leur bâtiment pour pouvoir évoluer rapidement si besoin ; enfin, une dernière catégorie n’y croit pas et reste en système « classique », avec le risque de se retrouver bloqué dans les prochaines années, comme cela a été le cas en poules pondeuses après la mise aux normes de 2012. Il y a l’initiative citoyenne « End the cage age » sur l’arrêt des cages, l’évolution à venir du corpus réglementaire européen sur le bien-être animal en 2023… On voit où on se dirige, et les éleveurs ont compris que c’est le sens de l’histoire. Mais la très mauvaise conjoncture économique provoque un ralentissement des investissements.

Quelle est votre vision de l’avenir de l’élevage porcin ? Y a-t-il encore de la place pour des élevages « standard » à moyen terme ?

M.B. : Il faut être très vigilant. Il est hors de question d’engager les éleveurs dans des démarches segmentantes qui impliquent des surcoûts sans assurance que les consommateurs achèteront ces produits. Ce serait irresponsable, car le risque pour les éleveurs est énorme. Nous travaillons à bien identifier les orientations pérennes du marché. La durée d’amortissement d’un bâtiment est d’au moins quinze à vingt ans, et les attentes en matière de bien-être animal sont souvent liées à des investissements structurels. Il faut faire très attention à être en adéquation avec les volumes vendus.

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